Le monde est embarqué dans une course effrénée à l’intelligence artificielle (IA). L’économie comme bien des rapports sociaux sont impactés. La crainte de la réactivité plus vive d’un concurrent dans le secteur privé, les coupes budgétaires subies dans le secteur public: tout concourt à se ruer – sans grand débat – dans le sillage des développements assez erratiques de ce domaine informatique. Or, les enjeux sont majeurs, comme les détaille Juan Sebastián Carbonell dans Un taylorisme augmenté. Critique de l’intelligence artificielle (2025).
Sociologue du travail et des relations professionnelles, l’auteur pointe les risques avérés de dégradation et de déqualification du travail, de surveillance numérique, d’emplois pervertis de la reconnaissance faciale, de manipulations lors d’élections, d’usages militaires sinistres pour ne rien dire des conséquences écologiques de pratiques particulièrement énergivores.
Bien sûr, des voix se font entendre qui s’inquiètent de tel ou tel aspect et réclament ici ou là une régulation de l’IA. Avant tout attaché au monde du travail, Carbonell observe toutefois que les promoteurs d’une IA «éthique» sont souvent insoucieux des droits des travailleuses et des travailleurs, de la qualité de l’emploi et des conditions de travail alors que l’IA s’est massivement introduite dans les entreprises et dans certaines institutions: on use ainsi déjà d’algorithmes non dépourvus de biais sexistes, racistes ou classistes dans les processus de recrutement, d’outils connectés (de géolocalisation, etc.) pour la gestion du personnel et l’évaluation de ses performances. Par ailleurs, les éventuelles mesures éthiques sont souvent définies par les experts seuls plutôt qu’à la suite d’analyses et de délibérations démocratiques. L’attention morale réservée à ces évolutions a ceci de commun avec l’abord strictement technique qu’elle les dépolitise…
Or, le changement technologique est foncièrement de nature politique; il ne se déploie pas de lui-même, linéairement ou selon le seul critère d’une «indiscutable» efficience. Il est endogène non seulement au réel de l’activité mais également au marché du travail. Illustrons grossièrement ce propos: si, au XIXe siècle et pendant la première moitié du XXe siècle, la technologie a généralement remplacé les travailleurs qualifiés, c’est parce qu’il y avait alors pléthore de travailleurs peu qualifiés; à partir des années 1970 au contraire, le changement technologique a tendanciellement favorisé les travailleurs qualifiés désormais plus nombreux. Les choix technologiques sont fortement corrélés aux aléas des contextes et des rapports de forces: selon la puissance des syndicats, le niveau des salaires ou le degré de formation de la main-d’œuvre, les entreprises privilégieront des stratégies low ou au contraire high-tech.
L’élément le plus déterminant dans l’adoption ou non d’une technologie tient cependant à sa contribution au contrôle sur la production. Cité dans Un taylorisme augmenté, l’économiste étasunien Stephen A. Marglin dresse le séquençage historique d’une double dépossession: 1) dans la transition du travail artisanal (domestic system) au marchandage (putting-out system) s’est jouée la perte du contrôle des travailleuses et des travailleurs sur le produit fini et sur l’accès au marché; 2) par le système de la fabrique et l’organisation scientifique du travail, c’est le contrôle ouvrier sur le procès de travail lui-même qui s’est vu confisqué.
Acteur de cette seconde phase, le fameux ingénieur Frédéric W. Taylor saisit avec une singulière acuité le lien entre maitrise ouvrière du procès de production et capacité de résistance des travailleuses et des travailleurs. D’où les trois principes qui – pour l’économiste marxiste Harry Braverman (Travail et capitalisme monopoliste, 2023) – définissent le taylorisme: 1) la dissociation du processus de travail et de l’art de l’ouvrier de métier; 2) la séparation de la conception et de l’exécution (sous la forme, par exemple, d’une dépossession machinique); 3) l’utilisation du monopole de l’organisation du travail pour contrôler chaque étape du processus de la production.
Les nouvelles technologies ne font que renforcer les dynamiques de dissociation entre la conception et l’exécution, de parcellisation du travail et d’atomisation des collectifs par la mise en concurrence des uns avec les autres – aussi peut-on parler d’un «taylorisme augmenté» pour signifier ce management algorithmique qui contribue de manière décisive à l’asymétrie de l’information sur la production au profit du commandement; il participe de cette gestion à distance des effectifs ou «management désincarné» pour reprendre une autre expression popularisée, elle, par la sociologue Marie-Anne Dujarier (Le management désincarné: enquête sur les nouveaux cadres du travail, 2015). Spectrale, la contrainte semble alors dénuée de coercition sensible; à la vérité, l’assujettissement du Travail par le Capital gagne en sophistication et soulage – dans le même mouvement – la maîtrise de ses besognes les plus ingrates.
Que faire, dans ces conditions? Imagine-t-on – comme une partie du mouvement ouvrier voire Marx même, un temps – pouvoir domestiquer les «machines» et les détourner de leur usage capitaliste? La technologie serait-elle neutre? S’agit-il d’en changer les propriétaires? D’en viser la socialisation? Peut-on «simplement» en réorienter les fins? Ou doit-on – à la suite des luddistes – briser ces nouveaux dispositifs?
Nous nous attèlerons à déplier ce questionnement dans la suite de la présente chronique, à paraître dans l’édition du mercredi 18 février prochain.