En référence à la lettre de lecteurs de Christine et Jean-Bernard Waeber (16.12.2025), au sujet de l’usage des tablettes en classe, moi aussi j’ai des petits-enfants à l’école primaire genevoise et me fais du souci pour leur avenir. Les questions des auteur·es concernant les objectifs pédagogiques sont au cœur du processus d’enseignement de nos enfants.
Après lecture de plusieurs documents officiels, fédéraux et cantonaux, que je ne cite pas tous par souci de place, il me semble que les deux buts de l’usage des ordinateurs à l’école sont l’enseignement de l’écran et l’enseignement par l’écran.
D’abord, on veut aider les élèves à utiliser cette technologie d’une manière consciente et équilibrée, par une sensibilisation tout au long de la scolarité. En primaire, par exemple, les premières discussions abordent le temps d’écran. Selon le Département genevois de l’instruction publique, on apprend aux enfants à détecter les fake news, à faire attention aux prédateurs et à gérer l’IA. Des objectifs concrets, donc, même si on peut se demander pourquoi toutes ces responsabilités tomberaient sur les épaules des enfants.
Quant à l’enseignement par l’écran, par contre, je ne trouve aucun objectif explicite qui justifierait l’utilisation d’un écran dans une matière donnée plutôt que des moyens analogiques [«hors écran»]. Et la Stratégie numérique de la Confédération (2018) d’assurer que les enseignant·es resteront au centre de l’enseignement et de l’apprentissage, tout en étant capables d’utiliser les technologies numériques de manière «ciblée et compétente».
Il est perturbant de noter que l’impact de l’éducation numérique «fait l’objet de recherches». Cela veut dire que, en en décrétant l’introduction, non seulement on n’avait pas d’objectif clair mais qu’on ne savait pas encore à quoi cela aboutirait. Quid du principe de précaution, applicable à toute technologie inconnue? On peut citer comme exemple l’expression d’un vague espoir que l’éducation numérique «contribue» à l’apprentissage du français, alors que je lis récemment que la Confédération réfléchit à supprimer des examens de culture générale parce que les apprentis ne savent plus bien lire ou écrire.
Dans un contexte mondial d’une chute généralisée des résultats scolaires, on est en droit de se demander qui, jusque-là, a bénéficié de l’éducation numérique. Pas nos enfants, apparemment. Les enseignant·es non plus: ils et elles ne sont plus au centre de ce processus et leurs effectifs, comme par hasard, diminuent d’année en année. La maîtrise de ces technologies est encore une lourde tâche imposée à nos cher·ères enseignant·es, qui luttent déjà avec une détérioration de leurs conditions de travail. Est-ce la surcharge de travail correspondant, pour ceux et celles qui n’abandonnent pas, qui les pousse à renvoyer leurs élèves à leurs tablettes?
Les cantons bénéficient sûrement d’un remplacement des êtres humains faillibles et coûteux par des équipements «infatigables» et toujours à disposition. Mais ceux qui en bénéficient le plus, ce sont les sociétés tech, les «prestataires privés» mentionnés dans la Stratégie numérique fédérale. Aux Etats-Unis, celles-ci exercent une pression énorme sur les autorités locales pour faire adopter leurs produits, et les parents peuvent difficilement s’y opposer. Est-ce pareil en Suisse? A Genève? On ferait bien de tenir compte du fait que les développeurs exploitent la malléabilité des jeunes cerveaux et misent sur la captation de l’attention, plutôt que sur la pédagogie.
Un mouvement pour protéger nos enfants des cyber-risques, qui se base sur les idées des chercheurs comme Jonathan Haidt (Génération anxieuse, Les Arènes, 2025), commence à prendre de l’ampleur parmi les parents suisses. Smartphone-freie Kindheit prône un âge minimum de 14 ans pour l’acquisition d’un smartphone personnel et propose plein d’alternatifs non connectés. L’association NextGen4Impact a lancé une pétition nationale forte de quelque 80 000 signatures pour fixer un âge minimum d’accès aux réseaux sociaux. Sans vouloir culpabiliser nos enseignant·es, il faut dire que ce mouvement progressif n’est pas aidé par l’usage inconscient des écrans à l’école.
Nigel Lindup, Versoix (GE).