La notion de radicalité est souvent vue de manière négative, assimilée à de l’extrémisme. Pourtant, il est possible de dégager un sens positif à la radicalité.
Une analyse radicale de la société.
Une des citations les plus célèbres de Marx est la suivante: «Etre radical, c’est revenir à la racine des choses.» Ainsi, une analyse radicale de la société revient à mettre à jour la racine des oppressions sociales. Pour ce faire, la philosophie matérialiste consiste à expliquer ces oppressions à partir de l’organisation matérielle de la société.
Ainsi, la sociologue féministe matérialiste Danièle Kergoat considère que les rapports sociaux comprennent à la fois une dimension idéelle et matérielle. Leur dimension matérielle porte sur les conflits relatifs à l’organisation du travail, et plus spécifiquement à la manière dont le travail est socialement divisé. La notion féministe de travail ne se réduit pas à l’emploi; il peut s’agir par exemple du travail domestique.
Une analyse radicale de la société ne se contente pas d’une étude des discours et des normes. Elle consiste à penser qu’il ne suffit pas de s’attaquer aux représentations sociales, en délaissant l’organisation matérielle de la société, pour transformer la société. De fait, il arrive qu’on confonde la subversion [un moment de rupture] et le radicalisme [un mouvement de transformation structurelle]. A titre d’exemple, une politique queer peut subvertir les normes de genre lors de soirées queers et, une fois sorties de ces soirées, les personnes retrouvent un mode de vie normé. Alors qu’une approche matérialiste consiste à s’intéresser par exemple aux conditions matérielles de vie des personnes trans.
La praxis sociale comme exigence radicale.
On sait également que Marx est célèbre pour cette affirmation: «Les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde, il s’agit désormais de le transformer.» Affirmation qu’il est possible de mettre en parallèle avec une citation de Paulo Freire sur l’«exigence radicale de transformer la situation concrète qui engendre l’oppression».
Là encore, il s’agit de ne pas se contenter de la dimension discursive – ce que Freire qualifie de «verbalisme». Le verbalisme consiste à tenir des discours sur la transformation sociale sans être inscrit dans une «praxis». La notion de praxis chez Freire consiste à lier de manière indéfectible le discours et l’action.
Autrement dit, ne pas produire de la théorie pour la théorie. La théorie est orientée vers un intérêt de recherche émancipateur.
En quoi consiste concrètement la praxis sociale? Saul Alinsky propose, pour la définir, une distinction entre «le libéral» et «le radical»: «Mais que le libéral se tourne vers l’action, comme le font tous les radicaux, et la société perd aussitôt son air amusé pour s’insurger: ‘C’est du radicalisme!’. [Quand] les libéraux s’indignent, les radicaux passent à la lutte acharnée et entrent dans l’action […] Les radicaux sont animés de convictions endurcies par la difficile voie de l’action directe […] Partout dans le monde occidental, les radicaux ont lié leur destinée au mouvement syndical. […] Les libéraux demandent le changement, les radicaux luttent pour le changement» (Radicaux, Reveillez-vous!, 1971).
Ainsi, Alinsky propose une distinction entre le libéral et le radical relativement à leur rapport à l’action. Si les deux peuvent soutenir des causes progressistes, le libéral peut faire preuve d’une radicalité d’autant plus grande dans le discours qu’il ou elle ne s’implique pas dans l’action. Il s’agit seulement de verbalisme.
Si Alinsky fait référence au mouvement syndical, c’est que le syndicalisme est le creuset historique de la pratique de l’action directe. Celle-ci désigne le fait d’agir sans représentants. La forme par excellence de l’action directe syndicale est la grève. Si le syndicalisme est également un modèle pour Alinsky, c’est qu’il a un rapport avec la pratique: il n’y a pas de syndicalisme qui soit purement théorique. Le syndicalisme d’action directe suppose une implication dans des luttes concrètes.
La radicalité des premier·ères concerné·es.
Ce n’est pas parce qu’on est une personne concernée directement par une oppression que l’on en a nécessairement une analyse radicale. A contrario, des personnes non directement concernées peuvent avoir une analyse radicale d’une oppression. Néanmoins un mouvement anti-oppression radical a toujours à son origine des personnes directement concernées par l’oppression qui en produisent une analyse et qui s’auto-organisent. Celles non directement concernées ne peuvent adopter qu’une position d’allié·es, sous peine de se substituer aux premières et de passer de l’action directe à la représentation. C’est pourquoi à l’origine des mouvements de lutte radicale, il y a bien souvent des groupes d’autoformation syndicale, comme les groupes de conscience féministe.
Comme on le voit, le radicalisme implique une critique de la représentation, en rejetant une analyse de la société réduite à l’étude des représentations sociales et au changement des mentalités, ainsi que la délégation de l’action à des représentants au lieu d’agir par actions directes.