En 2020, la crise du Covid met en lumière la dépendance des exploitations agricoles européennes à la main-d’œuvre étrangère, mais aussi les conditions dans lesquelles ces travailleurs et travailleuses survivent. Près d’Arles, en France, de nombreux cas de Covid attirent l’attention sur différents lieux d’hébergement dans lesquels des saisonnier·es vivent des conditions épouvantables. Plusieurs de ces lieux appartiennent à Didier Cornille, l’un des plus gros producteurs français de salade. Un an plus tard, cet agriculteur fonce en voiture sur des journalistes enquêtant sur le travail agricole et sera condamné pour violences. Il y a encore deux semaines, il était à nouveau jugé, cette fois pour sa participation à l’importation et à l’usage de pesticides interdits en France.
En 2020, les travailleur·ses logé·es dans les mas de l’exploitant agricole n’avaient pas de contrat avec lui, mais avec Terra Fecundis, une société espagnole de travail temporaire, à l’époque fournisseuse de main-d’œuvre étrangère pour le secteur agroalimentaire du Sud de la France. C’était aussi Terra Fecundis qui salariait en 2011 Elio Maldonado, mort de déshydratation au travail après avoir perdu connaissance dans une serre. L’agence espagnole proposait des contrats de «travail détaché», régis par des dispositions légales selon lesquelles des salarié·es peuvent, pour le compte de leur employeur, travailler temporairement dans un autre pays membre de l’UE, en restant affiliés au système de cotisations sociales du pays de l’employeur.1> Ecouter à ce sujet le reportage audio d’Hélène Servel et de Tifenn Hermelin «Travailleurs détachés – les dessous d’une exploitation» publié par Blast (2023).
Terra Fecundis a été condamnée pour de multiples infractions à ces dispositions, et plus largement au droit du travail. Plus récemment, c’est Laboral Terra, un autre acteur du travail détaché dans le Sud de la France, qui a été condamnée aux Prud’hommes et au pénal. A nouveau, au cœur de cette affaire, une utilisation frauduleuse du travail détaché, la dilution des responsabilités liée à la sous-traitance, des faillites de sociétés qui compliquent la confrontation des responsables, et un non-respect massif des conditions de travail les plus élémentaires. Dans le cas de Laboral Terra, des salariées ont aussi dénoncé des faits de harcèlement et de violences sexistes et sexuelles à large échelle.
Si les procès de Terra Fecundis et Laboral Terra ont permis de médiatiser largement la réalité de la production agricole industrielle dans le Sud de la France, cela a nécessité en amont un travail de longue haleine, notamment du Collectif de défense des travailleur·ses agricoles saisonnier·es (Codetras) ainsi que d’autres personnes, en particulier des salarié·es qui ont pu témoigner.
Rappelons que, ces temps-ci, en revendiquant la libéralisation du marché du travail et l’assouplissement des contrôles, ce sont ces modèles agricoles que la Coordination rurale et la FNSEA promeuvent au nom de la défense du «manger français».
Si les mécanismes de détachement de main-d’œuvre sont différents en Suisse, les conditions du salariat agricole n’y sont certainement pas reluisantes pour autant,
à commencer par le fait que les travailleur·ses agricoles sont exclu·es du champ d’application de la Loi sur le travail. En 2018, l’étude publiée par la Plateforme pour une agriculture socialement durable, comprenant neuf cantons, décrivait un salaire moyen de 14 francs de l’heure pour plus de cinquante heures de travail hebdomadaire.2>«Travailleurs et travailleuses agricoles à la peine», Plateforme pour une agriculture socialement durable, CETIM, 2020.
Il est donc intéressant de comprendre, ici comme là-bas, comment cette agriculture se maintient, et comment certain·es réussissent à s’organiser pour la combattre. C’est ce que proposent, le 18 février prochain à Genève, la Conférence universitaire des associations d’étudiant·es (CUAE), Uniterre, le Mouvement pour une agriculture paysanne et citoyenne (MAPC) et le Forum civique européen (FCE), en accueillant Yasmine Tellal, ancienne salariée de Laboral Terra, Philippe Sauvin, de l’Autre Syndicat et de la Plateforme pour une agriculture socialement durable, ainsi que le Codetras, pour une table ronde intitulée «Contre l’exploitation des travailleur·x·ses agricoles étranger·x·ères, quels combats possibles?»3>Me 18 février à 18h30, salle MR060, Uni Mail. Le lendemain, une autre table ronde, initiée par l’association les Femmes de la Terre, abordera les questions agricoles sous le prisme de l’accès au capital et du patriarcat, dont il sera question dans de prochains Carnets paysans..
Notes