11 mai 2024. J’ouvre le petit volume à couverture bleu de minuit – imprimé et cousu à la main – et tombe sur ces vers:
… Le mie quartine funzionano
anche meglio in traduzione.
«Mes quatrains fonctionnent / même mieux en traduction»: un gant était jeté, un défi m’était lancé.
Si le nom de Mercure Martini ne m’était pas inconnu, j’ignorais presque tout de la personne qui s’était choisi cet hétéronyme et qui faisait paraître à doses homéopathiques ses quatrains dans des publications plus ou moins confidentielles, me demandant même si l’auteur n’était pas pure fiction.
Mais Mercure existait, à preuve le programme des Journées littéraires de Soleure qui annonçait sa présence, pour la présentation de son premier recueil, dans la petite salle de l’Hôtel Kreuz – dont l’obscurité relative promettait de lui seoir particulièrement. Nous allions donc pouvoir le rencontrer – en personnage, voire en personne? Cette salle où l’on accède en gravissant un étroit escalier où il peut être périlleux de se croiser inopinément était déjà bondée, signe qu’on s’attendait à un phénomène, au sens étymologique du terme: l’apparition de Mercure.
Le public – sinon la modératrice – n’allait pas être déçu. J’apprendrai par la suite que Mercure s’appelle Pietro, que Martini, en plus d’être un breuvage fort apprécié, est le patronyme de sa mère, tandis que les allusions foisonnent sans limite dans cet objet littéraire non identifiable, recueil à vocation rhizomatique intitulé significativement CTRL+ALT+DELEUZE, en capitales svp, conçu comme le premier volet d’un triptyque.
Bref, le défi était lancé et, trois semaines plus tard, je commençais à tracer au crayon, à même le crème de la page, le premier jet de mes traductions, sans avoir pleinement pris conscience – moi qui n’ai pas encore lu une ligne de Deleuze, ni d’Hermès Trismégiste (sinon en rêve) – de ce qu’annonçait déjà le quatrain précédent, sur la même page:
Se scendi per il clash, finisce che ti stendo.
A donne, con la lama, a rime o col Nintendo
Te lo ripeto, amico, sei a terra al primo round:
se tu eri David Foster Wallace, io allora ero Ezra Pound.
Le titre déjà annonçait la couleur: J. D. Ray’s Grand Slam. RadioRimbaud Revisited, minidisc freestyle 2010. Mais je ne me doutais pas encore que j’avais réellement affaire à un grand slameur, un rappeur lunaire des plus aguerris, sûr de mettre au tapis (au sol, pour rimer avec console) quiconque oserait tenter de répondre à ses punchlines…
Quoi qu’il en pût être, je me suis lancé dans cette bataille – ce croisement de vers – en toute inconscience, et c’est sans doute l’état d’esprit qui convient pour traduire ces poèmes truffés d’allusions for connoisseurs only – ou presque – où «le moindre de mes quatrains rime / avec deux ou trois autres qui précèdent ou qui suivent» – et voilà que j’ajoute déjà ce syntagme, «ou qui suivent», pour rimer avec «quoi que j’écrive» (qualunque cosa io scriva, deux vers plus haut), alors que l’italien fait rimer les deux derniers vers: rima et prima (avant). Mais si chaque quatrain (ogni quartina) rime avec au moins (almeno) due o tre quartine prima, il rimera aussi avec de ceux qui suivent. (On notera que, pour compenser les trois syllabes ajoutées à la fin du vers français, le traducteur a choisi de faire migrer la substance du vocable almeno en traduisant au vers précédent ogni par «le moindre de».) Et cela reste vrai pour le dernier quatrain, dont chacun des quatre vers redit: Et sic in infinitum.
La traduction non plus ne s’achève jamais
(à suivre)
P.S.: pour P.G. aka M.M.
Griffonner à jeun ce matin deux pages sur
mes traductions au graphite n’allait pas sans
risque: en un clin d’œil, le mercure
du tensiomètre s’en est allé flirter avec les 200.
ChV. aka fatherchris55