L’actualité nous donne l’exemple d’attaques sans précédent aux Etats-Unis contre les sciences. Or ce n’est pas sans raisons si les droites extrêmes s’attaquent aux sciences.
Le dénigrement des sciences sociales. Deux domaines des sciences sont en particulier attaqués: les sciences du climat et les sciences sociales. On s’intéressera ici plus particulièrement au cas des sciences sociales.
Depuis, plusieurs années, on assiste, y compris en France, à un dénigrement public des sciences sociales avec: la sociologie attaquée comme une «culture de l’excuse» (Manuel Valls, alors premier ministre, en 2016); le concept d’intersectionnalité montré du doigt (Jean-Michel Blanquer, alors ministre de l’Education nationale, en 2020); la tentative de lancer une enquête contre l’«islamo-gauchisme» dans les universités (Frédérique Vidal, alors ministre de l’Enseignement supérieur, en 2021)…
Les attaques incessantes contre un prétendu «wokisme» n’ont fait qu’accentuer le phénomène en jetant une suspicion sur les sciences sociales et les recherches sur les discriminations et les inégalités sociales.
Les sciences sociales sont-elles de gauche? Très souvent, le discours de l’extrême droite sur les sciences sociales consiste à affirmer que les universités sont remplies de «gauchistes», en particulier la sociologie, et que les recherches en sciences sociales ne feraient que valider des idées de gauche. La réalité, c’est qu’à partir du moment où l’on étudie les inégalités sociales et les discriminations sociales – un pan important des travaux en sociologie –, on constate bel et bien l’existence effective d’inégalités et de discriminations.
On peut prendre l’exemple des inégalités socio-scolaires en France. Quel que soit le bord politique des sociologues, tou·te·s sont conduit·es à reconnaître l’existence d’inégalités sociales à l’école. Il peut y avoir des divergences d’interprétation explicatives, mais pas de divergences sur le constat. Pourquoi? Parce que toutes les études statistiques disponibles, qu’elles soient produites en France ou par l’OCDE (les études PISA), confirment toujours ce fait. Comme l’explique le sociologue Bernard Lahire, contrairement à ce que l’on croit souvent, il existe des résultats robustes en sciences sociales, comme dans les sciences de la nature.
Les méthodes des sciences sociales et l’espace public. Une des grandes difficultés pour le grand public, c’est que les résultats scientifiques comme ceux des sciences sociales reposent sur des méthodes qui ne sont pas connues. Ce que l’on voit dans l’espace public, ce sont des résultats. Pour illustrer ces mécompréhensions, on peut prendre l’exemple des plateaux télévisés de débat. Généralement, les journalistes s’appliquent à programmer un plateau équilibré avec des opinions différentes. Le spectateur ou la spectatrice qui suit un débat télévisé assiste donc un échange d’opinions. Cependant, lorsqu’un·e scientifique présente des travaux de recherche, il ou elle ne donne pas son opinion, mais expose le résultat d’enquêtes empiriques, élaborés à partir de méthodes qualitatives ou quantitatives.
En ce qui concerne les études quantitatives, les grandes enquêtes sont très chères à produire et demandent des équipes importantes. Elles dépendent donc souvent de la statistique publique ou de grands organismes de recherche publique. Par exemple, en France, elles peuvent provenir de l’Institut national de la statistique et des études économiques (INSEE). Cela implique que des chercheur·euses réalisant des études de moindre ampleur vont également s’appuyer sur ces grandes enquêtes pour mettre en perspective leurs matériaux de recherche. Par conséquent, un principe de confiance en ces statistiques, souvent publiques, est nécessaire pour produire de la recherche en sciences sociales1> Voir C. Bonnard et J.F. Giret, (2022). Chapitre 9, «L’utilisation des grandes enquêtes nationales: intérêt et limites». In Enquêter dans les métiers de l’humain, vol. 2, pp. 550-562, Ed. Raison et Passions..
Une autre difficulté tient au fait que les sciences sociales, comme d’autres sciences, sont en partie mathématisées à l’aide de statistiques. Or le recours aux mathématiques – et donc aux statistiques – introduit une rupture avec le sens commun. En effet, tout le monde ne maîtrise pas les méthodes statistiques (certaines étant très complexes). En outre, la statistique conduit à dépasser les exemples pouvant être observés par tout un chacun pour généraliser des résultats. Ce qui veut dire que les résultats statistiques peuvent ne pas correspondre, aux yeux du public, à ce qu’il a l’impression d’observer au quotidien à partir de cas isolés.
Sciences sociales et lutte contre les thèses d’extrême droite. Si l’extrême droite n’apprécie pas les sciences sociales, c’est qu’elles ne valident pas ses thèses en dépit de différentes tentatives. On peut citer la pseudo-théorie du «grand remplacement» de Renaud Camus, qui ne s’appuie sur aucune statistique et qui a été démontée entre autres par le démographe Hervé Le Bras dans Il n’y a pas de grand remplacement (Grasset, 2022). Et quand l’extrême droite cherche à s’appuyer sur des chiffres, elle s’embrouille dans les calculs. On peut citer à ce titre les prétendus «40 milliards» d’euros annuels que coûteraient les immigré·es pour l’économie française, avancés par le président du RN Jordan Bardella. Affirmation, là encore, erronée, démontée2> «‘Coût’ de l’immigration: attention aux chiffres trompeurs…», AFP, 05.04.2024, tinyurl.com/y24mahj8 par les spécialistes des statistiques.
Notes