Cynocéphalie. La lycanthropie résulte d’une malédiction. Zeus punit le roi Lycaon en le faisant loup sous les «vestiges de sa vieille forme», car il l’a nourri de chair humaine. Ainsi, qui a «goûté les entrailles humaines (…) est inévitablement changé en loup» (Platon, La République, VIII). Pilosisme, prognathisme, nyctalopie, hyperdontie, quadrupédie: le prodigieux cynocéphale a retourné sa peau humaine. Toison et griffes, il dévore les humains, gagne les bois et rugit à la pleine lune.
Pour les chrétiens, quelle est la causalité de la mue monstrueuse? Dieu peut-il «bestialiser» un homme? demande Saint-Augustin (Cité de Dieu, XI-XVIII, Ve siècle). Le zoomorphisme serait le délire du possédé. Ni corps ni âme altérés, mais l’intrusion sensorielle du Diable dans le corps du pécheur pour le convaincre qu’il est homme-loup. Hallucination, bestialité et furie altèrent la morphologie du possédé qui se sent muter. Son cri effaré à la Lune dit le tourment du délire.
Démonologie. Selon le Marteau des sorcières (1486) d’Institoris et de Sprenger, la sorcière incarne le mal féminin. Le lycanthrope en est l’avatar masculin. Perplexe, le médecin matérialiste Jean Wier évoque en 1569 la «mélancolie louvière» dans les Cinq livres de l’imposture et tromperie des diables: la lycanthropie compense somatiquement la virilité défaillante. Or, selon De la démonomanie des sorciers (1580) de Jean Bodin, Dieu ou Satan «transmuent» parfois les hommes en «bêtes avec forme et raison humaine». Autour de l’homme-bête, Claude Prieur et Jean Beauvoys de Chauvincourt publient le Dialogue de la lycanthropie (1596) et le Discours de la lycanthropie (1599): du fléau divin des loups «naturels» découle le mal lycanthropique.
Il est résiduaire en Angleterre, car la tuerie des loups en a tari l’imaginaire. Sur le continent, au contraire, les loups-garous hantent les terroirs et les âmes. Famine, froid et déforestation: les meutes lupines pullulent dans un écosystème diminué. La localisation des hordes cartographie l’effroi lycanthropique – Gascogne, Bretagne, Normandie, Berry, Massif central. L’attaque d’un loup ou la perte d’un enfant avivent la peur. Si on saisit un vagabond, on craint sa «rage» bestiale due à la morsure de loup.
Anthropophagie. Allemagne, Franche-Comté, Suisse: on y compte environ 160 procès capitaux de lycanthropes – 250 marginaux mâles de 50 à 70 ans. La répression culmine de 1570 à 1610, au faîte de la chasse aux sorcières (100’000 procès, 80% de femmes). Les crimes des loups-garous révèlent d’atroces carnages. Daté de 1574, l’Arrest mémorable de la Cour de parlement de Dole condamne au bûcher le «loup-garou» Gilles Garnier. Cet ermite forestier concubine avec Apolline, mère de quatre enfants. Entre forêt et vignes, «tant avec ses mains semblant des pattes qu’avec ses dents», en «forme de loup», il déchiquète «deux filles et un garçon» dont il dévore bestialement les membres. L’émoi génère la rumeur: il rôderait à quatre pattes – griffes, œil révulsé, bave buccale – comme le loup que forcent les rabatteurs. Capturé vers Dijon, il est incriminé à Dôle. Son hirsutisme l’apparente au loup. La torture arrache un double aveu: avoir reçu du Diable la puissance du mal et un baume qui le fait homme-loup; avoir mangé de la chair humaine. Les enfants dépecés et l’anthropophagie démontrent la lycanthropie. Le 18 janvier 1573, comme une sorcière satanique, le loup-garou jurassien est publiquement «brûlé tout vif et son corps réduit en cendres». L’expiation pénale apaise la communauté.
Pathologie. Au XVIIe siècle, le naturalisme médicalise la lycanthropie qui se pathologise selon L’Anatomie de la mélancolie (1621) de Richard Burton. L’homme-loup au corps déformé somatise l’«illusion» zoomorphique. Le délire nocturne lui fait «battre les rues et les champs» note Furetière dans son Dictionnaire universel (1702). Ratifiant en 1765 la médicalisation du délire lycanthropique, L’Encyclopédie Diderot et d’Alembert pointe la maladie mentale de ceux qui se «croient transformés en loups»: ils «imitent toutes leurs actions, ils sortent la nuit de leurs habitations; ils rôdent parmi les tombeaux» (article «Lycanthropie (Médecine)»). On traitera la lycanthropie – furie atrabilaire, imitation lupine – en purgeant (saignée) la bile noire du lycanthrope. On l’enferme pour éviter les virées nocturnes. On s’en protège pour le protéger contre lui-même.
Sous l’Ancien Régime, si la sorcière féminise le mal, le lycanthrope le virilise. Son dossier judiciaire livre d’abominables crimes: rapts d’enfants, dépeçages répétés. Lors du procès, la vérité pointe plus dans le tempérament dissocié que dans le corps féérique du loup-garou. Initiée avec les Lumières, la pathologisation de la lycanthropie culmine au XIXe siècle chez les aliénistes. Autour de cas célèbres en archives, leur «diagnostic rétrospectif» en fait le symptôme du dément criminel gémissant à la Lune. L’homme-loup serait moins un fauve infernal qu’un tueur maniaque.