La chute de la Syrie constitue un objectif de la politique étrangère des Etats-Unis depuis au moins vingt-cinq ans. Dix jours après les attentats du 11 septembre 2001, le Pentagone a fourni une liste des pays où les Etats-Unis comptaient intervenir militairement dans leur «guerre contre le terrorisme»: Irak, Syrie, Liban, Libye, Somalie, Soudan et Iran, au général Wesley Clarke. Avec toujours le même modus operandi: déstabiliser, affaiblir, renverser et remplacer.1>Cet article, références comprises, est tiré du livre de Grégoire Lalieu, Jihad made in USA, Entretiens avec Mohamed Hassan, Investig’Action, 2014. Vers décembre 2011, l’OTAN était déjà engagée clandestinement dans le conflit syrien. Selon un ancien agent de la CIA, «les forces spéciales françaises et britanniques entraînent les rebelles syriens, tandis que la CIA et les unités de Forces Spéciales US fournissent le matériel de communication et le renseignement»2>Philip Giraldi, «NATO vs Syria», American Conservative, 19.12.2011..
En mars 2013, l’opération Timber Sycamore, un programme secret de la CIA, était lancée par Barack Obama pour renverser Bachar al-Assad. La CIA a financé, formé et fourni des renseignements à des groupes islamistes radicaux et extrémistes. Une partie de cette opération consistait en l’acheminement d’armes depuis la Libye (attaquée par l’OTAN en 2011) vers les forces rebelles syriennes. Les Etats-Unis ne pouvaient pas ignorer que les djihadistes étaient les principaux bénéficiaires de l’aide à la rébellion, ne serait-ce que parce que le New York Times les en avait informés.3>David E. Sanger, «Rebel arms flow is said to benefit Jihadists in Syria», NYT, 14.10.2012. D’ailleurs, les Etats-Unis savaient qu’il n’y avait plus de distinction significative entre rebelles modérés et extrémistes4>Georges Malbrunot, «Syrie: des rebelles modérés rejoignent le camp des islamistes radicaux», Le Figaro, 26.09.2013..
L’objectif annoncé par les Etats-Unis était de soutenir le soulèvement des Syriens contre la dictature. Pourtant, en janvier 2012 déjà, certaines voix signalaient, comme Jonathan Steele dans le Guardian, que «la plupart des Syriens soutiennent le président Assad, mais on ne le saura jamais en se fiant aux médias occidentaux»5>Jonathan Steele, «Most Syrians back President Assad but you’d never know from western media», The Guardian, 17.01.2012.. Beaucoup de Syrien·nes souhaitaient des réformes, sans être pour autant prêts à faire voler l’équilibre fragile de la mosaïque confessionnelle maintenu par les Assad.
La source principale d’information utilisée par les grands médias pour «éclairer» le public sur le conflit en Syrie est l’Observatoire syrien des droits de l’homme, dont la neutralité et la fiabilité ont pu être contestées à diverses reprises6>«L’Observatoire syrien des droits de l’homme est-il une source fiable?», CheckNews, Libération, 15.03.2018.. En 2010, la Syrie était un pays à revenu intermédiaire, fonctionnel et en croissance, selon le Fonds monétaire international. Depuis 2011, la guerre perpétuelle, les bombardements, les djihadistes, des sanctions économiques dévastatrices, la saisie des champs pétrolifères par les Etats-Unis ont plongé le peuple syrien dans la misère.
Personne ne nie la nature autocratique du clan Assad, ni l’ampleur des crimes qui ont été commis par le régime syrien. Il reste que l’ingérence massive dans le pays des Etats-Unis et leurs alliés n’avait pas pour objectif la démocratie, le respect des droits humains ou la liberté. L’objectif était, comme toujours, le contrôle des ressources (pétrole et gaz) et des gazoducs, doublé, dans ce cas précis, d’une alliance avec Israël pour briser l’«axe de résistance» constitué par l’Iran, le Hezbollah, le Hamas et la Syrie.
Aujourd’hui, les Occidentaux travaillent d’arrache-pied à la transformation de l’ancien chef d’Al-Qaïda en Syrie, fondateur du Front al-Nosra et actuel chef de file des rebelles du groupe islamiste HTS, Abou Mohammed al-Joulani/Ahmed al-Charaa, en respectable président de facto de la Syrie. En ce qui concerne les aspirations démocratiques, il faudra de la patience au peuple syrien. Le nouveau maître des lieux vient d’annoncer la tenue d’élections dans quatre ans7>S. F. Santos, BBC News, 29.12.2024..
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