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Martin Panchaud, l’art de la résilience

Installé à Zurich depuis 2014, l’auteur genevois du roman graphique La Couleur des choses est de retour en Romandie. Il est invité à la prochaine édition du Livre sur les quais à Morges.
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L’art de la résilience
Auteur et illustrateur, Martin Panchaud est une figure à part dans le monde de la bande dessinée. DR
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Autrefois monopolisée par les maîtres américains, puis les artistes franco-belges et japonais, la bande dessinée, plus métissée aujourd’hui que jamais, propose une variété de styles narratifs, parfois recherchés et souvent radicalement nouveaux, à l’instar de l’œuvre de Martin Panchaud, une figure à part dans l’univers du 9e art.

Comment le lauréat du Prix suisse du livre jeunesse (2021) pour son premier roman graphique, Die Farbe der Dinge (Ed.  Moderne), définit-il la singularité de son style minimaliste? Paru en allemand en 2020, celui-ci sort ces jours en français, intitulé La Couleur des choses, et jette des passerelles entre littérature, bande dessinée et infographie. L’auteur le dédicacera au Livre sur les quais, à Morges, du 2 au 4 septembre.

«J’utilise les images comme d’autres utilisent les mots. Dans notre société, nous sommes constamment entourés par des codes, comme le code de la route que nous décryptons automatiquement. Mes personnages sont réduits à des ronds de couleurs, intégrés dans des décors dessinés comme des plans d’architecte. Les situations sont présentées vues de dessus, perspective couramment employée dans les jeux vidéo.» Le dessinateur, qui expérimente des formes abstraites de lecture, a été également récompensé par le Prix littéraire de la Ville de Zürich.

Pas vraiment germanophone ni romancier, il se sent particulièrement honoré par cette distinction qui l’élève au rang d’écrivain. Son thriller policier, foisonnant de rebondissements, raconte le passage tourmenté à l’âge adulte de Simon Hope, un ado anglais issu d’un milieu modeste, rudoyé par son entourage et confronté à un drame survenu dans sa famille dysfonctionnelle. Alter ego de l’auteur? En quelque sorte.

Les années d’exclusion

Atteint d’une dyslexie extrême, diagnostiquée seulement à l’âge de 16 ans, Martin Panchaud (né en 1982) garde un souvenir amer de son enfance et adolescence à Genève, marquées par des échecs scolaires successifs et une incompréhension générale des enseignant·es. «Ne sachant pas lire correctement, je suis resté des heures durant, ignoré au fond de la classe, à me taire. J’ai passé dix ans dans un système scolaire imposé comme une dictature qui façonne de futurs employés soumis», s’indigne-t-il.

En dépit d’efforts déployés par des parents dévoués, l’épuisement moral conduit leur fils, ballotté entre des écoles publiques et de multiples établissements privés, vers une désillusion totale quant à son avenir. C’est alors que le jeune Martin devient à la fois «dealer, voleur et brigand».

Sa colère envers le système scolaire explose lorsqu’il rate à 18 ans le concours d’admission au Centre de formation professionnelle Arts (CFP ARTS), faute de quatre centièmes à la moyenne. «Les militaires ont manifesté plus d’empathie envers moi que le système éducatif!», s’exclame-t-il.

Pacifiste convaincu, il sera réformé de l’armée suisse, qui a effectivement su tenir compte de son passé tourmenté. Le chemin vers la résilience commence pour Martin Panchaud lorsqu’il intègre en 2001 l’Ecole professionnelle des arts contemporains (EPAC) à Saxon, alors unique centre de formation en Suisse dédié à la bande dessinée. «J’ai laissé derrière moi une époque pourrie. Soulagé, j’ai peu à peu récupéré toute ma vitalité en Valais. Entouré d’une bande d’élèves, tous fans de BD, j’ai appris à aimer cet art et j’ai enfin pu trouver ma place.»

En dehors des cours, Martin Panchaud se livre à une activité bien particulière. Tous les jours, alors qu’il dessine, il écoute sur des cassettes audio les classiques de la littérature mondiale, un passionnant parcours sonore à travers les siècles, de Homère à Céline. Avec deux cents titres par an, celui qui n’avait pas lu un seul livre jusqu’à l’âge de seize ans, «un objet mystérieux pour un dyslexique», se soumet à un rythme draconien de rattrapage.

C’est aussi à l’EPAC qu’il fera une rencontre fondamentale, celle du cinéaste Michaël Terraz. Leur amitié aboutira à la création de l’association Octopode, un laboratoire de réflexion autour de l’avenir de la BD. Hanté par le désir de lui donner un nouveau souffle, Martin Panchaud parvient à élargir de façon radicale la pratique artistique du genre.

Star Wars, a New Hope confirme déjà l’originalité de l’auteur. Il s’agit d’une adaptation infographique de l’épisode IV de la légende cinématographique de science-fiction américaine, présentée sous forme de fresque virtuelle, exécutée sur un logiciel informatique et qui, une fois imprimée, mesure 123 mètres de long.

Le Genevois achève cette œuvre en 2016, alors qu’il est installé depuis deux ans à Zurich, accueilli à bras ouverts au sein de l’équipe de Strapazin Comic Magazin, une revue «tournée vers le monde», qui partage son atelier avec l’éditeur zurichois de La Couleur des choses, tombé tout de suite sous le charme du roman. «Même si j’ai gagné des prix à Genève, je n’appartenais à aucun réseau d’auteurs», affirme le lauréat du Prix Töpffer de la jeune bande dessinée (2012) pour le projet de son roman.

Vivre de son art

«A Genève, où domine une concurrence féroce, il n’y a pas vraiment de place pour les nouveaux entrants. En revanche, à Zurich, en moins d’un mois, j’ai réussi à me faire plus de contacts qu’ici en cinq ans! Et on m’a accordé des bourses pour un total de 40 000 francs qui m’ont permis d’achever mon livre, tâche à laquelle j’ai consacré trois ans de travail à plein temps. Je ne pense pas que je l’aurais publié si j’étais resté à Genève.»

Si la bande dessinée connaît ses heures de gloire dans les musées, les galeries spécialisées et les salons internationaux, derrière cette belle façade se cache une réalité bien différente. La précarité domine en ce qui concerne la vie des auteurs, car le marché n’est soumis à aucune réglementation.

Face à une inertie institutionnelle qu’il déplore, Martin Panchaud rejoint Visarte, une association professionnelle qui représente les intérêts des artistes visuel·les en Suisse et qui lutte pour qu’ils aient un statut. «La condition d’indépendant freine leurs revendications. Ils flottent hors-sol et n’osent pas s’adresser à ceux qui détiennent les portefeuilles.»

Un jour, déjà père de deux enfants et alors qu’il cherche des solutions pour mieux gagner sa vie, il tombe tout à fait par hasard sur un livre dédié au business. «A partir de ce moment-là, j’ai décidé de me familiariser davantage avec les bases des mécanismes économiques. Ce savoir, acquis pour apprendre à gérer de manière autonome mes activités professionnelles, a changé ma vie!»

A l’heure des réseaux sociaux, le franc-tireur ambitieux et bédéiste reconnu a créé un blog, une sorte de cabinet de consultations en ligne, pour venir en aide à ses camarades désemparés. Guidé par un esprit solidaire et fort de son expérience, Martin Panchaud déclare à chaque occasion: «Il existe mille solutions pour qu’un artiste puisse gagner sa vie!»

Martin Panchaud, La Couleur des choses, Ed. Çà-et-là, 2022, 230 pp. (sortie le 9 septembre); creativequest.co

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