Agora

Un génocide religieux

Le réexamen du dossier de Kazem Radjavi, ordonné en Suisse il y a deux mois par le Tribunal pénal fédéral, est motivé par le fait que l’assassinat de l’opposant iranien, en 1990 à Coppet, pouvait relever d’une campagne de génocide et de crimes contre l’humanité*. Alors que se tient actuellement en Suède le procès d’un ancien responsable de l’appareil judiciaire iranien**, accusé d’avoir participé aux exécutions de masse d’opposants en 1988, Hamid ­Enayat revient sur cette page très sombre de l’histoire de la République islamique.
Iran

Au cours de l’été 1988, environ 30 000 prisonniers politiques dont plus de 90% étaient des Moudjahidine du peuple d’Iran (OMPI, la principale opposition au régime iranien), visés par un ordre d’exécution de l’ayatollah Khomeini, ont dû affronter les «commissions de la mort». Ces commissions étaient formées dans chaque province par trois ou quatre représentants du régime. Ebrahim Raïssi, l’actuel président iranien, alors procureur adjoint, était membre de celle de Téhéran.

On vérifiait en une minute si le détenu politique – y compris les personnes ayant déjà été jugées et qui avaient purgé leur peine – était resté fidèles à ses convictions. Auquel cas c’était l’exécution immédiate. Ce massacre orchestré par la dictature religieuse en place «fut le point culminant des atrocités»1Intervenant lors d’une conférence internationale virtuelle organisée le 27 août 2021 à l’occasion du 33e anniversaire du massacre de 1988, accès: https://bit.ly/3rhrIfM, a dernièrement déclaré Jeffrey Robertson, ancien président du tribunal spécial de l’ONU pour la Sierra Leone.

Jeffrey Robertson explique que deux raisons, «raciales ou religieuses» font qu’un massacre est considéré comme un génocide. «Il faut revenir à la fatwa de Khomeiny: ‘Comme les hypocrites traîtres ne croient pas en l’islam, que tout ce qu’ils disent est basé sur la tromperie et l’hypocrisie, qu’ils sont des apostats, et parce qu’ils sont en guerre contre Dieu, ils doivent être exécutés.’ Ainsi la raison principale de ce massacre était la guerre contre Dieu», conclut-il.

Pour Eric David, professeur émérite de droit international à Bruxelles, «il ne fait aucun doute qu’il s’agit d’un crime contre l’humanité»2Intervenant lors d’une conférence internationale virtuelle organisée le 27 août 2021 à l’occasion du 33e anniversaire du massacre de 1988, accès: https://bit.ly/3rhrIfM. Et de préciser: «Cela va même plus loin qu’un génocide: les victimes ont été tuées parce qu’elles appartenaient à un courant de l’islam que le gouvernement des mollahs renie. [Elles] ont été massacrées pour des raisons religieuses, conformément à l’article 2 de la Convention de 1948 sur le ­génocide».

L’assassinat du professeur Kazem Radjavi, premier ambassadeur d’Iran à l’ONU à Genève après la chute du chah, a été commis en 1990 parce qu’il dénonçait le massacre des prisonniers politiques de l’été 1988. C’est pourquoi les juges suisses du Tribunal pénal fédéral ont décidé que l’enquête menée jusqu’à ce jour sous le nom d’assassinat (de Kazem Radjavi) s’étend «à des crimes de génocide et crimes contre l’humanité.»

L’OMPI considère la liberté comme l’essence même de l’existence. Elle estime que c’est l’un des enseignements fondamentaux de l’islam. De fait, depuis le premier jour du régime des mollahs, la question de la liberté est à la base du conflit entre l’OMPI et Khomeiny. Ce dernier dénonçait la liberté comme une question occidentale n’ayant rien à voir avec l’islam.

L’OMPI défend et pratique l’égalité entre les femmes et les hommes dans tous les domaines, notamment à la direction politique. Depuis de dizaines d’années, ce sont des femmes qui se succèdent à la tête de cette organisation. Elles forment la majorité du parlement en exil de la résistance iranienne, le CNRI, auquel l’OMPI adhère. Dans son plan sur les libertés des femmes, le CNRI leur reconnait le droit de se vêtir comme elles veulent, alors que les mollahs imposent un code vestimentaire humiliant. Sous leur régime, il existe plus de vingt organes de contrôle et de répression des femmes.

L’OMPI défend la souveraineté populaire: la légitimité politique ne résulte que du vote libre du peuple. Elle est la seule organisation musulmane du Moyen-Orient à défendre la séparation de la religion et de l’Etat. Pour Khomeiny et son successeur Khamenei, leur légitimité vient du ciel; ils se proclament les représentants de Dieu sur Terre. Outre la sélection des candidats aux élections par des organes nommés par le guide suprême, ce dernier est en droit de destituer le président, tuteur du peuple considéré comme «mineur».

C’est pour toutes ces différences que Khomeiny a lancé en 1988 une fatwa ordonnant le ­massacre de tous les membres et partisans de l’OMPI qu’il taxait d’ennemis de Dieu. Un génocide.

Notes   [ + ]

1, 2. Intervenant lors d’une conférence internationale virtuelle organisée le 27 août 2021 à l’occasion du 33e anniversaire du massacre de 1988, accès: https://bit.ly/3rhrIfM

Amid Enayat est un écrivain et analyste iranien basé à Paris.

*«L’enquête sur l’assassinat de Kazem Radjavi est relancée», dépêche ATS, Le Courrier, 27.09.2021.

** V. Braun, «Un procès hors normes en Suède», La Libre Belgique, 25 11.2021.

 

Opinions Agora Hamid Enayat Iran

Connexion