Égalité

«Seules les mères doivent se justifier»

Comment être mère et magistrate? Christina Kitsos et Marie Barbey-Chappuis, qui concilient ces rôles grâce à leur entourage familial, souhaiteraient qu’on ne leur pose plus la question.
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«Seules les mères doivent se justifier»
Les conseillères administratives en Ville de Genève Christina Kitsos (PS) et Marie Barbey-Chappuis (PDC). JPDS
Ville de Genève

Magistrates compétentes et mamans, la socialiste Christina Kitsos et la démocrate-chrétienne Marie Barbey-Chappuis, conseillères administratives en Ville de Genève depuis un an, ont accepté de parler de ce double rôle pour rappeler que les femmes, malgré les pressions sociales, ne sont pas condamnées à choisir entre la maternité et une carrière politique exécutive.

Christina Kitsos est mère d’une petite fille de 2 ans, Nausicaa. L’élue, chargée de la Cohésion sociale et de la solidarité, était enceinte durant la campagne interne à son parti pour désigner le ticket socialiste pour l’exécutif. «Pour les femmes, avoir un enfant ou ne pas en avoir est encore questionné, ce qui n’est jamais le cas pour un homme, et c’est encore plus vrai en politique. Il y avait beaucoup de pressions dissuasives de gens me demandant comment j’allais m’organiser. L’enjeu caché est toujours la vision traditionnelle des femmes au foyer. D’ailleurs, quand il faut défendre des conditions cadres favorables à l’égalité, comme le congé parental, la municipalisation des crèches, l’égalité salariale, il y a encore beaucoup de freins.»

«Mon organisation demande une grande discipline» Christina Kitsos

Réticente à nous répondre car elle considère que «les femmes n’ont pas à se justifier sur leurs choix et leur manière d’agender les différentes facettes de leur vie», Mme Kitsos témoigne toutefois pour montrer que la maternité n’est pas un obstacle. D’ailleurs, elle évoque l’exemple de Sandrine Salerno qui avait pris un congé maternité durant son mandat de conseillère administrative. «Elle avait tenu tête aux attaques très violentes que cela avait suscité et s’est affirmée comme l’un des piliers du précédent Conseil administratif. Son courage m’inspire.»

Possibilité de déléguer

Mme Kitsos, en outre, s’estime chanceuse. «J’ai la possibilité de déléguer, là où des femmes qui doivent cumuler plusieurs emplois, parfois le soir ou la nuit, n’ont pas cette opportunité. Je reçois d’ailleurs beaucoup de courriers de mères seules ou de couples désespérés de n’avoir pas de solutions de garde, cela me détermine d’autant plus dans mon combat pour qu’une place en crèche devienne un jour un droit comme l’école.»

Alors que l’époux de Mme Kitsos mène également une carrière prenante – de cardiologue aux HUG et de chercheur –, Nausicaa est gardée à mi-temps par les parents de Mme Kitsos, venus s’installer temporairement à Genève pour cela, et à mi-temps en crèche. «Mes parents, ça change tout! En outre, le fait d’avoir déménagé à cinq minutes du bureau me permet d’optimiser le temps. Mon organisation demande une grande discipline. Je ne vais pas boire un verre après les séances, mes pauses de midi sont très compactes. J’ai tellement de plaisir dans mon poste qu’il me nourrit, surtout quand j’arrive à amener des avancées concrètes. Et ma fille me plonge dans une temporalité originelle, elle me coupe du temps éclaté de notre société, rien qu’en contemplant toutes les deux une fleur. C’est un espace précieux, le miracle de la vie qui me donne énormément d’énergie.»

Pas comme dans les magazines

Comment Marie Barbey-Chappuis concilie-t-elle vie de magistrate et de maman? «On ne pose jamais cette question à des hommes politiques, preuve qu’il semble encore atypique d’être une femme dans un exécutif, d’autant plus avec de jeunes enfants», réagit l’élue. Reste qu’elle dit être arrivée «à une période où, à droite, on recherchait des jeunes femmes pour incarner un renouveau. J’ai donc plutôt eu de belles opportunités.» Malgré tout, «que ce soit en politique ou dans le monde professionnel, toutes les femmes connaissent cette obligation à la perfection dès lors qu’on s’empare de la place des hommes. Il faut d’autant plus justifier qu’on mérite sa place. Suis-je une bonne mère et une bonne magistrate? Tous les jours, je me demande si je suis à la hauteur. Malgré cela, depuis toutes ces années où je fais de la politique, j’ai fini par me libérer de cette injonction à être parfaite. Je fais simplement du mieux que je peux. Je ne me presse pas un jus de kiwi chaque matin, comme dans les magazines, mais je prends un café sur le pouce, je file au bureau, j’essaye d’être présente pour mes filles.»

«Pour une femme monoparentale, ce serait beaucoup plus compliqué» Marie Barbey-Chappuis

Depuis que Mme Barbey-Chappuis est à l’exécutif, son époux a pris le relais pour garder les mercredis Lucie, 8 ans, et Emilie, 6 ans. Et le couple peut compter sur les parents de la magistrate, qui habitent dans le même quartier. La recette de l’équilibre? «Je suis très bien entourée familialement et professionnellement. Pour une femme monoparentale, ce serait beaucoup plus compliqué, je suis consciente de ma chance. Je peux me concentrer sur mon travail et ne pas culpabiliser, du moins pas trop.»

Des domaines très masculins

La conseillère administrative souhaiterait être moins «crochée» au téléphone lorsqu’elle est avec ses filles, mais «elles y sont malheureusement habituées». Avec un époux lui-même député, la famille est consciente du temps que la politique exige. «Mes filles comprennent que j’ai du plaisir dans ce que je fais. Elles sont fières que leur maman soit la ‘cheffe de la Ville, des pompiers et des policiers municipaux’, comme elles disent. Et j’espère que lorsqu’elles seront grandes, cela les encouragera à prendre leur place.»

C’est la première fois, en Ville de Genève, qu’une femme est à la tête de la Sécurité, de même que des Sports, des domaines encore très masculins, relève Mme Barbey-Chappuis. Elle souligne aussi que la police municipale est dirigée par une femme, comme le Service des sports et celui des espaces publics, soit trois services sur les six de son département qui est par ailleurs dirigé par une directrice.

Autant de modèles permettant de faire évoluer les mentalités, ajoute-t-elle. «A notre modeste niveau, Christina et moi, nous contribuons à faire changer les choses.»

Société Égalité Rachad Armanios Ville de Genève

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