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L’éclairage public et ses enjeux

Dans un monde qui se marchandise, la nuit est bel et bien colonisée par la lumière artificielle, avance Nathalie Diaz, médiatrice scientifique. Alors qu’un luminaire éclaire 100 fois plus qu’une pleine lune, la disparition de la nuit soulève de nombreuses questions. Il se pourrait que la nuit nous soit indispensable pour penser autrement.
Société

L’éclairage public nocturne a évolué avec le développement urbain, technologique et économique. Eclairer, c’est prolonger le jour. Prolonger le jour, c’est maintenir l’activité, publiait le Bulletin technique de la Suisse romande en 1947. La recherche d’une lumière électrique plus stable, plus lumineuse et moins énergivore fera muter l’ampoule à incandescence vers la LED.

Au cœur d’enjeux comme la sécurité des personnes, des biens et des mobilités, la salubrité des espaces, les festivités urbaines ou encore l’esthétisme architectural1Franchomme, M., et al. (2019). La trame noire, un indicateur de la place de la nature dans l’aménagement du territoire. BAGF, Géographies., l’éclairage artificiel est associé au progrès et au développement. Mais sans limites, cette colonisation nocturne devient nuisible.

En Suisse, les émissions lumineuses ont doublé depuis 1990 (OFEV). Dark-Sky Switzerland montre que, même dans les zones les plus épargnées, la luminance artificielle est de 8 à 16% plus élevée que la luminance naturelle. Ce taux est cent fois plus important en ville (512 à 2050%). L’alternance naturelle jour/nuit est modifiée et l’obscurité s’érode, perturbant les comportements de reproduction, de migration et de communication au sein de nombreuses populations d’oiseaux, de mammifères, d’invertébrés, de reptiles et d’amphibiens2Sierro, A. (2019). La lumière nuit! La nature face à la pollution lumineuse. Ronquoz Graphix, VS, CH.. Certains rythmes biologiques humains sont aussi liés au cycle jour/nuit. La mélatonine, une hormone synthétisée la nuit, est un synchroniseur endogène qui maintient en phase d’autres cycles liés à l’immunité, la pression sanguine ou la température corporelle. Leur désynchronisation pourrait expliquer certains troubles de l’humeur, les états dépressifs, les insomnies ou même certains cancers3Touitou, Y. (2005). La mélatonine, pour quoi faire? Bull. Acad. Natle Méd., 189, 879-891(6)..

L’opinion publique, consciente de ces problèmes, amène les politiques à considérer la pollution lumineuse. Depuis 2015, la norme SIA 491 donne des pistes pour éviter les émissions inutiles de lumière à l’extérieur. Questionner les besoins, réfléchir à l’angle d’éclairage, utiliser des abat-jour, adapter le type d’éclairage, en limiter la durée guident la planification de l’éclairage public. Mais faute de loi, c’est aux cantons et aux communes de décider des priorités. Même si de nombreuses communes, comme la ville de Grandson (VD), annoncent l’extinction stratégique partielle ou totale de leurs luminaires durant les moments creux de la nuit4Ravussion, F. (2019). «Et si Grandson se mettait à éteindre ses lumières?» 24Heures,14.12.2019., la tendance actuelle reste hautement technologique, se tournant vers des LED «intelligentes» assurant un éclairage à la demande5Bodenmann, R. (2020). Eclairage public 2.0. Le Papillon de nuit, Dark-Sky Switzerland..

Qu’en est-il du caractère philosophique de la nuit? Pour le philosophe Robert Lévy, la nuit apporte le silence, le sommeil, le rêve et s’oppose à la parole, la raison, l’activité et la rationalité6Lévy, R. (2005). «Penser la nuit». Colloque de Cérisy, La Nuit en question, Ed. L’aube, France.. La nuit ne signifie pas ne rien voir. Non pas l’anti-jour, la nuit est autre et permet de voir autre chose, comme un ciel rempli d’étoiles. Sans lumière artificielle, l’Humanité pourrait contempler 200 à 300 milliards d’étoiles. En Suisse, entre 80 et 250 étoiles sont visibles en ville, et seulement 1000 étoiles en campagne. Notons que c’est 10 fois moins que la méga-constellation de 42 000 satellites en orbite ambitionnée par SpaceX afin de mondialiser l’internet… Le ciel étoilé est source d’inspiration.

Plus qu’une porte sur l’Univers, une piste de compréhension de notre place dans ce monde: face aux étoiles s’ouvre une liberté de penser et une invitation à l’introspection. Le philosophe allemand Novalis écrivait: «Les yeux infinis que la nuit ouvre en nous». Pour Robert Lévy, «militer pour la protection de la nuit noire et étoilée, permet de protéger un lieu favorable à l’émancipation de la pensée, à l’affranchissement des préjugés, […] et invite à dépasser certaines des frontières et métaphores de la rationalité». Cela paraît essentiel à l’ère de l’Anthropocène où nous devons trouver d’autres manières de vivre. Peut-être sont-elles quelque part dans la nuit?

Notes   [ + ]

1. Franchomme, M., et al. (2019). La trame noire, un indicateur de la place de la nature dans l’aménagement du territoire. BAGF, Géographies.
2. Sierro, A. (2019). La lumière nuit! La nature face à la pollution lumineuse. Ronquoz Graphix, VS, CH.
3. Touitou, Y. (2005). La mélatonine, pour quoi faire? Bull. Acad. Natle Méd., 189, 879-891(6).
4. Ravussion, F. (2019). «Et si Grandson se mettait à éteindre ses lumières?» 24Heures,14.12.2019.
5. Bodenmann, R. (2020). Eclairage public 2.0. Le Papillon de nuit, Dark-Sky Switzerland.
6. Lévy, R. (2005). «Penser la nuit». Colloque de Cérisy, La Nuit en question, Ed. L’aube, France.

Nathalie Diaz est médiatrice scientifique à L’éprouvette, le laboratoire public de l’université de Lausanne. Article paru dans Moins!, journal romand d’écologie politique, n°52, mai-juin 2021.

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