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«Les Chutes d’Alep», une pièce «alternative» et «indépendante»?

Joseph Daher revient sur la polémique ayant conduit à l’annulation de la pièce théâtrale Les chutes d’Alep par ses organisateurs.
Vaud

La pièce Les Chutes d’Alep de la metteuse en scène Myriam Demierre, lauréate de la Bourse de compagnonnage théâtral de l’Etat de Vaud et de la Ville de Lausanne 2019-2021, n’aura finalement pas lieu. La cheffe des Affaires culturelles du canton de Vaud a déclaré avoir pris acte de la décision d’annulation émise par les théâtres L’Oriental à Vevey et Benno Besson à Yverdon, coproducteurs, en précisant que la bourse «ne finance pas expressément un projet théâtral», mais accompagne la metteuse en scène, et que ce n’est pas le rôle des autorités publiques «de jouer les censeurs en matière de culture».

Le degré de responsabilité des autorités cantonales dans le contenu de la pièce de théâtre peut être bien sûr débattu, même si la commission de sélection qui avait octroyé à l’époque la bourse à Myriam Demierre avait relevé «son ambition artistique, sa pertinence et son originalité»1Cf. N. Rossel «Subventions: une pléiade de créateurs des arts de la scène adoubés», 24 Heures, 23 mars 2019.. La metteuse en scène a elle-même présenté Les Chutes d’Alep comme un «théâtre documentaire», qui cherche à pousser «le spectateur à se questionner quant à la neutralité des informations qu’il reçoit» de l’Occident.

Cependant, il y a bien des choses à redire sur les propos de la commission et sur la description de la pièce. Dans un entretien avec le site «SwissBox Conversation» au début du mois de mars 2021, Myriam Demierre a en effet déroulé les contre-vérités et a remis en cause certains crimes du régime de Damas, comme les attaques chimiques sur la ville de Douma. Selon elle, ce crime ne serait qu’une fabrication de la CIA, remettant par là en question les conclusions de l’Organisation onusienne pour l’interdiction des armes chimiques (Oiac).

La metteuse en scène loue de même la présence d’«indépendants» au parlement syrien – une bonne chose, dit-elle, car en Suisse, il n’y a que des conseillers nationaux issus de partis politiques. La nature despotique du régime est fortement relativisée. Myriam Demierre assure aussi que les Kurdes étaient bien traités par le régime syrien avant 2011. Oubliant la répression violente du soulèvement populaire kurde de 2004 et les politiques oppressives contre les droits du peuple kurde depuis des décennies. Finalement, elle explique que les manifestations initiales en 2011 en Syrie étaient financées par l’Occident et en grande majorité composées d’islamistes, selon un plan de déstabilisation du pays évoqué par Wesley Clark [ancien général des Forces armées des Etats-Unis] et Roland Dumas [ancien ministre français des Affaires étrangères] dans un documentaire Youtube pour le moins contestable.

D’autres éléments problématiques pourraient être mentionnés dans cet entretien. Où il s’avère que Myriam Demierre, en se présentant comme «indépendante» et «neutre», reproduit la propagande du régime syrien de façon pernicieuse, tout en dépouillant de réalité politique les Syrien·nes qui se sont soulevé·es contre la dictature des Assad et d’autres forces réactionnaires.

Dès lors, l’emploi par les autorités vaudoises du terme «censure» est pour le moins surprenant. Aurait-on utilisé ce terme si des activistes s’étaient mobilisé·es – comme c’est le cas ici – pour dénoncer un événement théâtral appuyé par des subsides cantonaux ou municipaux et faisant l’apologie, ou relativisant, les crimes du franquisme en Espagne ou du régime de l’apartheid en Afrique du Sud? Dans chacun de ces cas, il s’agit d’actions de résistance et de solidarité internationaliste nécessaires: refuser une histoire (ré)écrite en faveur des tyrans…

Notes   [ + ]

1. Cf. N. Rossel «Subventions: une pléiade de créateurs des arts de la scène adoubés», 24 Heures, 23 mars 2019.

Notre invité est universitaire et militant internationaliste.

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