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Le Guide du zizi sexuel revu et corrigé

Qui ne connaît pas le Guide du zizi sexuel de Zep et Hélène Bruller (Glénat, 2001)? Puberté, sexualité, reproduction, prévention… Autant de planches savonneuses sur lesquelles s’aventuraient joyeusement Titeuf et sa bande. L’ouvrage culte fait l’objet d’une réactualisation bienvenue, à laquelle ont collaboré des équipes scientifiques et des expert-e-s en santé sexuelle.
Le Guide du zizi sexuel revu et corrigé 1
En 2020, Titeuf et Nadia se partagent désormais la couverture du Guide du zizi sexuel (à droite), alors que le jeune héros masculin occupait seul celle de l’édition de 2001. ÉDITIONS GLÉNAT
Genre

«Pourquoi les filles crient quand on leur pince les nénés?» s’interrogeait Titeuf dans la préface de 2001. A l’époque, poser cette question faussement naïve, mais vraiment sexiste, ne faisait guère de plis. Tout comme affirmer que «le plus souvent, c’est le garçon qui embrasse la fille», raconter des histoires de princesses sur l’orgasme des filles, entretenir une confusion entre «faire l’amour» et la pénétration, ou même faire l’impasse sur la pilule d’urgence ou l’IVG… Bref, on pouvait tout «simplifier», quitte à ériger en modèle la masculinité, et au-delà l’hétéronormativité.

C’était il y a à peine vingt ans, c’était il y a un siècle. Depuis, la donne a (en partie) changé, même dans le monde goguenard de Titeuf…

Etre d’accord

Sur la couverture, le héros huppé partage désormais la vedette avec Nadia. Lui lorgne dans son slip, elle sous son tee-shirt. Dos à dos. Pas question de reluquer ce qui se trame chez l’autre, pas sans lui demander en tous les cas. Et Titeuf d’asséner, cette fois, en préface: «Faire connaître par cœur que le consentement, c’est pô facultatif». Loin d’être un simple vernis, cette culture du consentement traverse l’ensemble des sujets abordés – peut-on forcer quelqu’un à être amoureux? est-on obligé de faire l’amour? – pour se cristalliser dans le tout nouveau chapitre «Etre d’accord». Avec une phrase salutaire à la clef: «Si ce n’est pas oui, c’est toujours non!».

S’accepter soi et les autres

Un autre tournant est pris dès les premières lignes: «Est-ce qu’on est obligé d’être soit une fille, soit garçon?» intervient ainsi Titeuf (qui a décidément beaucoup révisé!). Pas simple de se définir ni de s’accepter. Il faut bien tout un chapitre, inédit lui aussi, pour approcher cette question sous l’angle, plus large, de l’amour de soi. En amenant des distinctions indispensables entre genre et sexe, genre et orientation sexuelle ou affective, le texte prône la reconnaissance de toutes les identités. En vingt ans, l’horizon étriqué des «garçons» et des «filles» s’est éclairé d’un arc-en-ciel LGBTIQ+1LGBTIQ+ signifie: lesbiennes, gays, bis, trans, intersexes, queer et plus.

Comment ça se passe «en vrai»?

Cette déconstruction des archétypes s’appuie sur une révision du contenu scientifique. Aux raccourcis porteurs d’erreurs («les filles ont leurs règles tous les mois») et de clichés («les filles n’ont pas de poils sur la poitrine ou dans le dos») sont préférées la complexité et la pondération («chaque personne a son propre cycle»). C’est tellement mieux pour parler puberté et changements hormonaux!

L’utilisation d’un vocabulaire précis et de schémas participe à cette révolution. Le clitoris, traité de «minuscule zizi» en 2001, côtoie ainsi le pénis sur une planche, indispensable, mettant en évidence leur ressemblance anatomique. Quant aux coupes des organes génitaux féminins et masculins, elles restaurent aussi une représentation égalitaire des corps.

Humour ou clichés?

Face à ces partis pris, l’illustrateur Zep dégaine son trait facétieux et ses répliques de cour de récré pour dédramatiser fantasmes et tabous. Si la plupart des scènes s’équilibrent dans un subtil rapport image-texte, certaines n’échappent pas aux stéréotypes. Héritée de la version précédente, la double-page «Faire l’amour, comment ça marche?» (avec le trou pour faire passer le doigt…) continue de s’ancrer dans des modèles dépassés. Certains argueront de l’humour; d’autres regretteront la persistance de ces clichés à la dent dure. Ainsi, en 2020, les femmes – excepté les infirmières – ont encore des tailles de guêpe; et la diversité sexuelle et de genre reste quasi invisible à l’image. L’élève Titeuf peut encore mieux faire, c’est certain!

Le travail de relecture: actualiser, corriger, ajouter

Céline Brockmann, co-fondatrice du projet «Sciences sexes, identités»2Projet du Bioscope de l’Université de Genève et des Hôpitaux universitaires de Genève, Sciences sexes et identités (SSI) informe jeunes, parents, personnel éducatif et médical sur les questions de sexe, genre et sexualité afin de combattre les tabous et méconnaissances et promouvoir la santé sexuelle, www.unige.ch/ssi/ à l’Université de Genève et codirectrice du Bioscope de l’Unige, et Caroline Jacot-Descombes, cheffe de projet Education sexuelle et directrice adjointe de Santé sexuelle Suisse3Santé sexuelle Suisse promeut la santé et les droits sexuels dans un contexte suisse et international, www.sante-sexuelle.ch, ont – avec leurs équipes et en collaboration avec l’éditrice Marion Amirganian des éditions Glénat – relu les textes du livre et proposé des modifications ou ajouts. ­Entretien.

Dans quelles conditions la relecture du texte s’est-elle réalisée?

Caroline Jacot-Descombes: Durant l’été 2020, j’ai lu dans la presse qu’une nouvelle édition du Guide du zizi sexuel allait être préparée. J’ai alors demandé à Céline si elle avait l’envie de se pencher avec moi sur ce projet: je me souvenais bien que, sur cette première édition, le réseau professionnel de la santé sexuelle avait des améliorations à proposer.

Céline Brockman: A mon tour, j’ai contacté Philippe Chappuis, alias Zep, que je connais, pour savoir si une relecture l’intéresserait. Depuis la première édition, bien des choses ont changé dans la société; des associations LGBTIQ+, le mouvement #MeToo et d’autres y ont largement contribué. Sensible à ces évolutions, Glénat ne voulait pour autant pas verser dans le militantisme; une approche scientifique lui convenait mieux.

Que pensiez-vous de l’édition précédente?

C.B.: Le livre a eu le mérite de mettre le sujet sur la table. Mais il y avait des problèmes de fond, à la fois dans la vulgarisation scientifique de la santé sexuelle et reproductive et dans les normes véhiculées qui étaient celles d’une société androcentrée et hétéronormée.

C.J.-D.: Ce guide proposait aux lecteurs, et aux éventuelles lectrices, de se glisser dans la peau d’un héros masculin, Titeuf. Donc, il se destinait finalement plus aux garçons, et c’était le point de vue choisi. Un véritable changement de paradigme était nécessaire. Sur la couverture de la nouvelle édition, Titeuf est accompagné de Nadia, même si elle pourrait faire comme lui: regarder dans sa culotte, plutôt que sous son tee-shirt !

Quelles principales modifications avez-vous suggérées?

C.B.: Il s’est agi, d’une part, de corriger les erreurs scientifiques et, d’autre part, d’amener une pédagogie égalitaire, inclusive et intégrant des concepts de mouvements sex-positive4Le mouvement sex positive promeut la sexualité et l’expression sexuelle avec une attention particulière portée sur le sexe à moindre risque et le consentement. et body positive5Le body positive est un mouvement social en faveur de l’acceptation et l’appréciation de tous les corps humains.. D’un point de vue scientifique, j’ai beaucoup retravaillé les chapitres sur la puberté et «Comment faire des bébés?». Mon intervention a notamment consisté à affiner le vocabulaire: distinguer les termes «embryon»/«fœtus»/«bébé» – ça a son importance par rapport au droit à l’IVG; dire «pénis» plutôt que «zizi»; décrire avec les bons termes l’anatomie d’une «vulve» ou d’un «clitoris».

Nous avons aussi suggéré d’ajouter certains schémas, dont celui d’une vulve représentée de face. C’est assez rare de trouver ce type de représentation. Dans les ouvrages scolaires, ce qui est montré, c’est plutôt… le vagin! Les illustrations des appareils génitaux mâle et femelle font également partie d’une actualisation nécessaire. On a demandé que la tête de Titeuf, s’il fallait qu’elle soit là, dans le testicule, le soit aussi dans l’ovaire!

Sur la reproduction et la fécondation, on a essayé de sortir de schémas réducteurs et faux. La première édition disait: «Un bébé, ça doit être le résultat d’une histoire d’amour»… On ne peut lier systématiquement amour et fécondation, comme on ne peut pas dire qu’il faut un couple, et forcément hétérosexuel, pour «faire un bébé». Il faut un ovule, un spermatozoïde et un utérus. Aujourd’hui, il y a dans les classes des enfants conçus par gestation pour autrui (GPA). Même si cette pratique est interdite en Suisse, on se devait d’en parler, afin que ces personnes et leurs parents ne soient pas invisibilisé-e-s.

C.J.-D.: Dans nos métiers respectifs, on se bat pour une éducation inclusive de la diversité sexuelle et de genre, on alerte sur les discriminations et violences endurées notamment par les personnes LGBTIQ+. Je suis donc très contente que les questions de la diversité et de l’estime de soi – sur lesquels j’ai travaillé – aient pu faire l’objet d’un chapitre entier dans le livre. Ces thèmes vont avec le chapitre suivant, aussi incontournable aujourd’hui, sur le consentement.

Quelles améliorations resteraient souhaitables selon vous?

C.J.-D.: J’ai deux principaux regrets: d’abord, c’est d’avoir conservé les dessins de la première édition en décalage avec le texte revu; ensuite, de ne pas avoir pu utiliser le langage inclusif. Il n’y a pas vraiment eu d’entrée en matière avec Glénat sur le sujet. Comme il n’était pas possible de tout dégenrer, nous avons pris le parti de neutraliser les formulations, dire «aimer une personne» plutôt qu’«un garçon» ou «une fille».

C.B.: Concernant le traitement de la puberté, un chapitre global aurait été préférable à l’organisation, un peu binaire, qui scinde les informations sur la puberté «des filles» et celle «des garçons». Compte-tenu des délais, on n’a pas réussi à déconstruire toutes les normes, mais je suis heureuse d’avoir pu contribuer à rendre ce manuel plus égalitaire, inclusif de la diversité sexuelle et de genre, plus sex-positif et en accord avec les connaissances scientifiques actuelles.

Propos recueillis par CDM

Notes   [ + ]

1. LGBTIQ+ signifie: lesbiennes, gays, bis, trans, intersexes, queer et plus
2. Projet du Bioscope de l’Université de Genève et des Hôpitaux universitaires de Genève, Sciences sexes et identités (SSI) informe jeunes, parents, personnel éducatif et médical sur les questions de sexe, genre et sexualité afin de combattre les tabous et méconnaissances et promouvoir la santé sexuelle, www.unige.ch/ssi/
3. Santé sexuelle Suisse promeut la santé et les droits sexuels dans un contexte suisse et international, www.sante-sexuelle.ch
4. Le mouvement sex positive promeut la sexualité et l’expression sexuelle avec une attention particulière portée sur le sexe à moindre risque et le consentement.
5. Le body positive est un mouvement social en faveur de l’acceptation et l’appréciation de tous les corps humains.
Opinions Contrechamp Cécile Desbois-Müller Genre

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