Vaud

L’affrontement de deux mondes

Un squat écologiste établi dans un quartier cossu de Pully est menacé d’expulsion. Les occupant-e-s y construisent leur utopie mais pour le propriétaire, les lieux sont dangereux.
cet article vous est offert par le courrier
Chaque jour Le Courrier vous offre de nouveaux articles à lire. Abonnez-vous pour soutenir un média indépendant et critique.
L’affrontement de deux mondes
Face aux crises climatiques et sociales, les lieux militants comme la Spyre proposent de véritables alternatives, selon les occupant-e-s. OLIVIER VOGELSANG
Occupation

«Ces maisons étaient vides, nous les avons rendues vivantes.» Dans un quartier résidentiel des hauts de Pully, une grande maison bourgeoise et son annexe sont squattées depuis le mois d’août par le Collectif Bambou. Inoccupées, les bâtisses sont vouées à la destruction dans le cadre d’une promotion immobilière qui prévoit la construction de douze immeubles de trois appartements en place des deux maisons et du parc boisé attenant de 10 000 mètres carrés. Le projet a suscité une vingtaine d’oppositions du voisinage et le permis de construire n’est pas encore délivré.

«En occupant ces lieux vides, nous revendiquons le droit à un logement digne pour toutes et tous et dénonçons la logique de démolir pour reconstruire du neuf», expose le collectif qui s’élève «contre l’individualisme en expérimentant des alternatives sociales et écologiques». Plus d’une vingtaine de personnes vivaient dans ce squat baptisé la Spyre jusqu’à ce qu’une décision du Tribunal administratif de l’Est vaudois datant du 12 novembre leur ordonne de quitter les lieux sous les quarante-huit heures. Depuis, certains sont partis, leur statut ou leur profession ne leur permettant pas de s’exposer à une expulsion. Pour celles et ceux qui restent, la résistance s’intensifie, un recours à cette décision va être déposé.

Véritable alternative

Le jardin abrite de nombreuses espèces, de grands et vieux arbres, et appelle à s’y attarder sous la douceur des rayons du soleil d’automne avec une vue époustouflante sur le lac. A l’intérieur de la maison, les pièces sont immenses. Vieux parquets et délicates tapisseries côtoient affiches anarchistes et phrases militantes. Sculptures et peintures complètent le tableau foisonnant de créativité. «Ce n’est pas juste un habitat, expose Dawn*, ici, il y a des idées qui naissent et qui grandissent.» Le collectif a organisé plusieurs ateliers et lectures autour de thématiques anticapitalistes, féministes, antiracistes.

«C’est un lieu où l’on peut s’exprimer comme nulle part ailleurs et utiliser son temps pour partager et explorer nos relations aux autres et à nous-mêmes», relève Sève*. A la Spyre, on ne travaille pas pour de l’argent mais pour son autonomie et celle de la communauté. Le caractère éphémère du lieu pousse ses occupant-e-s à la mise en œuvre rapide de leurs projets, comme ce mur repeint dans la nuit, à la lueur des bougies.

Pour ces jeunes profondément conscients de l’urgence climatique et touchés par les crises sociale et sanitaire, la création de lieux comme la Spyre est une solution réelle à des problèmes sociaux et économiques. Grèbe* confie son «refus net de contribuer à ce système capitaliste malsain qui exploite les ressources naturelles et creuse les inégalités. En créant de tels lieux, nous proposons une véritable alternative.» «Il n’y a rien d’idéologique dans les impacts du réchauffement climatique et de l’exploitation des ressources naturelles. Changer le système n’est pas une envie, c’est un besoin, souligne Chêne*. On ne prétend pas avoir la solution à tout, mais nous œuvrons à notre niveau. Plusieurs d’entre nous ont testé les voies institutionnelles mais aucune réelle solution n’émerge, on bute contre un vrai mur; je crois toutefois en une combinaison de moyens.»

Raconter sa propre histoire

Si l’occupation s’est d’abord faite dans la discrétion, les membres du Collectif Bambou ont ensuite choisi d’afficher leur présence et d’aller à la rencontre du voisinage, distribuant des flyers expliquant leur démarche. «Nous avons reçu beaucoup d’aide et de soutien», note Chêne, qui souligne l’importance que l’histoire soit racontée par celles et ceux qui la vivent.

Propriétaire de la parcelle, la société Dune Capital SA ne se prononce pas sur les actions en justice en cours. L’un de ses représentants motive le refus d’un contrat de prêt à usage, sollicité par les occupant-e-s, et qui leur permettrait de rester sur les lieux jusqu’au démarrage des travaux en s’acquittant des charges: «Les lieux sont insalubres, il y a de l’amiante, pas de chauffage, des arbres risquent de tomber, on ne peut pas laisser des gens habiter là-bas.»

Du côté de la commune, le municipal en charge de l’Urbanisme et de l’environnement, Nicolas Leuba, «déplore fermement le fait de s’approprier le droit d’autrui sans autorisation» et «se désole que le propriétaire n’ait pas utilisé son droit de démolir» qui lui avait pourtant été octroyé, tout en trouvant «dommage de ne pas utiliser la possibilité d’établir un contrat de confiance».

De nombreux logements vides?

Les occupant-e-s de la Spyre remarquent que de nombreux logements sont inoccupés dans le quartier. Plusieurs riverains interrogés font le même constat. L’un d’eux dit observer nombre «d’appartements et de maisons aux volets constamment fermés», des logements qui seraient l’objet de placements financiers. Ces témoignages récoltés sont «un pur hasard», selon le municipal Nicolas Leuba, qui mentionne qu’à Pully, le taux de résidences secondaires est de moins de 10%. «Si les gens ont l’impression que l’on construit beaucoup de ces petits immeubles, c’est notamment car il y a beaucoup d’anciennes maisons qui sont revendues à des promoteurs lors de successions, ce qui n’est rien d’autre que le droit des gens.» CVY

*Noms d’emprunt.

Régions Vaud Chloé Veuthey Occupation Aménagement

Connexion