Arts plastiques

Les joies de l’art. Sagement

Comme les restos, les musées ont pu rouvrir. Reportage en toute ­décontraction dans les salles permanentes du Musée cantonal des beaux-arts de Lausanne.
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Les joies de l’art. Sagement
Les deux Samuel face aux œuvres d’Olivier Mosset (gauche), Francis Baudevin et Philippe Decrauzat (droite). TTH
Reportage

Merci de garder vos distances… avec les œuvres. Pour les contacts entre humains, par contre, il y a de la marge, dans les belles et spacieuses salles du Musée cantonal des beaux-arts de Lausanne (MCBA), rouvertes au public le 12 mai dernier. «Les visiteurs jouent le jeu, se contournent», glisse Eric, l’un des gardiens du temple, dont le rôle n’est pas de faire la police du Covid, souligne-t-il. Derrière lui, deux messieurs chauves profitent d’ailleurs du libéralisme ambiant pour faire une cour rapprochée à une Chaste Suzanne (1922) au regard ironique – le trio est peint par Félix Vallotton.

Mercredi après-midi, les visiteurs étaient épars: on en a croisé une petite trentaine durant les nonante minutes sur place. «La moyenne est de deux-cent-trente personnes par jour, avec un pic à trois-cent-dix-sept samedi dernier», sourit Bernard Fibicher, directeur ravi d’avoir pu rouvrir ses espaces. On est loin des mille entrées quotidiennes comptabilisées avant la fermeture prolongée du 14 mars, pour cause de confinement, mais le score actuel est plus qu’honorable. Et pourrait prendre l’ascenseur le 2 juin, lorsque rouvrira l’exposition temporaire «A fleur de peau. Vienne 1900, de Klimt à Schiele et Kokoschka», vernie le 13 février. «Elle devait fermer ce dimanche, mais nous avons pu la prolonger jusqu’au 23 août. Le renouvellement des trente-six prêts n’a posé aucun problème, toutes les institutions se soutiennent mutuellement.» Quoi qu’il en soit, la jauge de sécurité de 200 personnes sur place en même temps ne risque pas d’être atteinte, car elle ne l’était même pas lors des plus grosses affluences du début de l’année, précise Bernard Fibicher.

Ados partout

Alors qu’ils s’attendaient à rouvrir en juin, les musées ont été pris de court: le Conseil fédéral a annoncé fin avril qu’ils pourraient accueillir leurs visiteurs dès le 11 mai, pour autant que les mesures de sécurité sanitaire le permettent. Certaines institutions n’ont ouvert qu’hier, comme le Musée d’art et d’histoire de Genève et le MEG. Avec parfois une tranche horaire réservée aux «personnes vulnérables», comme c’est le cas au Mamco (certains jeudis de 10h à 12h). D’autres institutions n’ouvriront qu’à l’automne.

Au MCBA, dans les salles de la collection permanente vernies juste avant le confinement, on croise deux adolescents – ils partagent le même prénom, Samuel. «On étudie l’art au gymnase et on s’intéresse à toute cette culture», expliquent-ils, un peu pris au dépourvu par cette interro surprise durant les loisirs. C’est leur première visite dans le musée en bordure de gare, qui a remplacé l’automne dernier celui du palais de Rumine. «C’est chouette de reconnaître des lieux connus, comme Ouchy ou Vevey» – merci Bocion et Corot. Pas plus impressionnés par le coronavirus que par le gros Taureau dans les Alpes (1884) d’Eugène Burnand, qui mugit à quelques mètres de là, ils ont par contre été séduits par les contours baroques du Jugement de Salomon (vers 1670-1685) de Luca Giordano. Et par Le Massacre de la Saint-Barthélemy (vers 1572-1584) de François Dubois, «un tableau très connu» qui ouvre le parcours.

La même œuvre scotche littéralement l’ado Margot et sa mère Anne. Terriblement sanglante, la toile se retrouve dans moult livres d’histoire – et jusque dans le générique de la série The Young Pope –, pour illustrer les guerres de religion. «Je suis étonnée par l’usage de nombreuses couleurs, malgré la dimension tragique du sujet», observe Anne, qui avoue se retrouver au MCBA un peu par défaut. «On voulait aller à la Fondation de l’Hermitage, mais elle ne rouvrira pas avant septembre.» Mère et fille n’en sont pas moins ravies de leur visite «dans ce lieu magnifique». Un peu plus loin, un prof de dessin et son élève adolescent discutent «clair-obscur» devant une Campagne romaine sous un ciel d’orage (vers 1800) du peintre néerlandais Hendrik Voogd. Ils sont rejoints dans la même salle par Nora, Gaëlle et Mathias, de 13, 19 et 20 ans. Les deux premières habitent «juste en face. On voulait voir ce nouveau musée!» On recroisera le trio un étage plus haut, absorbé par la lecture du cartel explicatif de Real Pictures (1995-2007), monument de boîtes noires proposé par l’artiste chilien Alfredo Jaar, autour du génocide rwandais.

A quelques mètres, Gisèle et Martine, d’une autre génération – et les seules personnes qui portent un masque dans le musée –, devisent en face d’une peinture du Vaudois Stéphane Zaech, avec figure féminine en costume, plants de haricots et paysage montagneux. «Le personnage est tiré d’une peinture de Vélasquez», explique Gisèle à Martine. Il s’agit de leur première activité culturelle post-confinement, «alors que la toute dernière, avant la fermeture, avait été la visite de l’expo sur les impressionnistes canadiens à la Fondation de l’Hermitage».

«J’ai pas compris»

Cindy et Stéphane, la vingtaine, sont venus juste après avoir envoyé leurs dossiers de candidature à l’ECAL (elle) et à la HEAD (lui), les hautes écoles d’art de Lausanne et Genève. Par hasard, on les aborde devant une série de peintures circulaires de Claudia Comte, une diplômée de l’ECAL lancée dans une brillante carrière internationale. «Et en face, il y a des œuvres de Francis Baudevin, que j’ai eu comme enseignant en année propédeutique, et de Pierre Keller, ancien directeur de l’ECAL», s’amuse Cindy.

Dans l’Espace projet, au rez-de-chaussée, plusieurs visiteuses écoutent attentivement les voix de l’installation «4’224,92 cm2 de Degas», de l’artiste russe Taus Makhacheva (Le Courrier du 27 mars). Odette, la septantaine généreuse, n’est pas emballée. «Disons que c’est surtout pour les personnes très versées dans l’art, je n’ai pas compris grand-chose.» Sa petite-fille Alix semble davantage intéressée, mais n’a clairement pas envie de contredire grand-maman, d’humeur polémique – elle est venue quand bien même «ce musée est beaucoup trop grand et pas beau du tout!» Elle a tout le reste de la visite pour changer d’avis.

bientôt un «grand débriefing»

La fermeture printanière du MCBA aura bien entendu des conséquences. Notamment sur la programmation, puisque l’exposition biennale «Jardin d’hiver», qui présentera la scène locale en remplacement d’«Accrochage», prévue pour être vernie en juin, est repoussée à l’an prochain, tout comme la rétrospective Jean Otth. Côté finances, entre frais supplémentaires d’assurance et économies – le déplacement de «Jardin d’hiver» ou une expo annulée –, les comptes devraient être plus ou moins équilibrés. Le personnel, en télétravail durant le confinement, n’a pas été mis au chômage partiel. Quant aux auxiliaires payés au tarif horaire, «ils ont été rétribués par rapport à la moyenne des derniers mois», explique Bernard Fibicher.

A côté du MCBA, la deuxième étape de Plateforme 10 va bon train: le chantier du bâtiment pour le Mudac et le Musée de l’Elysée ne s’est interrompu «que deux semaines» et sera prêt l’an prochain. Plus généralement, le directeur se prépare à «faire un grand débriefing de toute cette période. Ce qu’on voit, c’est que le milieu de l’art est très fragile. Et c’est peut-être la fin des expositions blockbuster, pour lesquelles on fait venir des œuvres des quatre coins du monde.» SSG

Musée cantonal des beaux-arts de Lausanne, 16 pl. de la Gare, ma-di 10h-17h (dès le 2 juin: 10h-18h, avec réservation préalable du billet en ligne), www.mcba.ch

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