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Merci Wendy

«Je pense à toutes ces personnes que j’oublie, parce que ma condition de privilégié fait que je les oublie.» Réflexions d’Emmanuel Gaillard, un blogueur lausannois, au bout de quelques semaines de confinement.
Société

Deux semaines1Ce billet a été rédigé le 30 mars 2020. se sont écoulées depuis l’annonce des mesures de confinement. Avec ces quatorze jours de recul, je crois pouvoir affirmer sans trop prendre de risque que j’ai été le roi des cons. Un con fini. Un bobo privilégié égocentrique, en fait. Soyons juste et précis.

Je m’entends encore m’exclamer les premiers jours qui ont suivi l’annonce des mesures:

«Ces mesures, c’est difficile, mais je vais pouvoir me mettre au yoga et à la méditation!»;

«Finalement, je vais en profiter pour lire tous ces livres qui traînent sur mon étagère!»;

«Demain soir, c’est la fête sur les balcons! Ça vous dit les colocs de faire un souper arrosé et de danser à la fenêtre? Les voisins d’en face ont l’air sympa!»;

«Quelqu’un de motivé pour faire une session de work out ou de freelitics sur Zoom? Trop bien, quand le confinement est fini, j’aurai des abdos de ouf.»

Depuis, mon initial enthousiasme est retombé comme un soufflé. Ou plutôt, il s’est écrasé par terre et s’étale pitoyablement sur les catelles de la cuisine. Je glisse parfois dessus et me retrouve alors sur le dos à contempler le plafond et à méditer – pour de bon – sur les conséquences sociales désastreuses actuelles et futures des mesures de confinement.

Je pense alors à mes ami-e-s sourd-e-s, qui, s’iels sont confiné-e-s seul-e-s, peuvent ressentir une extrême solitude et une injuste marginalisation. L’OFSP a tardé une semaine avant de publier des informations officielles en langue des signes.2Cf. Office fédéral de la santé publique, accès: https://bit.ly/34dTv3i

Je pense à mon amie enceinte, à qui on a annoncé qu’elle devrait peut-être accoucher toute seule, que le papa pourrait rester au mieux une demi-heure, au pire qu’il n’aurait qu’à attendre à la maison.

Je pense à l’une de mes élèves de français langue étrangère de l’association Franc Parler, qui m’écrivait «Je suis en retard pour les devoirs. J’ai trois enfants à la maison maintenant et j’essaye de les aider pour leurs devoirs, je dois cuisiner, faire la lessive tous les jours et leur papa doit travailler et je me fais beaucoup de soucis pour ma famille. En plus ma belle-mère est à l’hôpital et on ne peut pas la visiter. Mais j’essaye de pratiquer la lecture tous les jours.»

Je pense aux caissières monoparentales, qui même sans confinement sont les héroïnes de notre temps. Le vendredi 13 mars à 15h30, on leur a annoncé qu’il n’y aurait plus d’école. Débrouillez-vous avec vos enfants, en gros. Comment font-elles ? Qu’on m’explique.

Je pense aux enfants de ces caissières monoparentales. Je pense à tous les enfants confinés à la maison, livrés à eux-mêmes, parce que leurs parents doivent travailler et qu’ils n’ont pas les ressources pour les soutenir dans leurs devoirs ou leur donner des cours privés.

Je pense aux personnes qui ont des troubles psy, particulièrement touchées par la solitude du confinement et les mesures et injonctions anxiogènes.

Je pense aux femmes battues, aux enfants battus, coincés avec leur bourreau.

Je pense aux retraités esseulés.

Je pense à mes parents, qui me manquent. A mes nièces adorées, qui me manquent.

Je pense à toutes ces personnes que j’oublie, parce que ma condition de privilégié fait que je les oublie.

Couché sur le sol de la cuisine, je suis assommé d’inquiétude. Je ne pense plus à «profiter du confinement» ni à faire la fête avec les voisins. Cela me paraît inconscient et déplacé, complètement hors de propos.

Couché sur le sol de la cuisine, j’essaye d’imaginer de quoi sera faite notre société dans six mois, dans un an. J’échafaude des scénarios tantôt optimistes, tantôt pessimistes, souvent dramatiques.

Couché sur le sol de la cuisine, j’observe également Wendy, ma plante, qui n’a jamais poussé aussi vite que ces dix derniers jours. J’observe la lune et les étoiles par la fenêtre. Je me dis que la Terre n’a pas arrêté de tourner, que la nature est bien là, peut-être plus sereine que nous. Qu’elle nous observe avec un sourire narquois. Qu’elle sait par expérience que tout est possible. Alors je me relève, m’approche de Wendy et la remercie.

Merci Wendy.

Notes   [ + ]

1. Ce billet a été rédigé le 30 mars 2020.
2. Cf. Office fédéral de la santé publique, accès: https://bit.ly/34dTv3i

Notre invité est contributeur régulier de www.lausannebondyblog.ch

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