Suisse

Le bio face à ses incohérences

Le marché international du bio ne cesse de croître. Ce qui ne va pas sans contradictions.
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Le bio face à ses incohérences
Le Chili est notamment connu pour sa production de vin. Le nouvel accord dispensera les produits chiliens importés de nouveaux contrôles. KEYSTONE
Ecologie

Lundi dernier, le Chili et la Suisse annonçaient la reconnaissance mutuelle des normes appliquées aux produits biologiques. L’arrangement dispense les produits chiliens importés de nouveaux con­trôles. Un encouragement au bio que l’Union suisse des paysans voit d’un bon œil. Mais les critiques autour de cette industrie se multiplient ces derniers temps.

En Suisse, premier pays consommateur de bio, une utilisation abusive des appellations censées être régies par la loi a été dénoncée par Biovalais la semaine dernière, selon la RTS.

Contrôles difficiles

Tant les vérifications à l’intérieur des frontières qu’à l’étranger sont pointées du doigt. Rudi Berli, codirecteur d’Uniterre, soulève des cas récents de mauvaise conduite contractuelle pour des légumes importés d’Espagne: «Les contrôles sont difficiles.»

Si les entreprises euro­péennes contournent souvent les normes, celles en dehors du continent l’inquiètent encore plus, car les organes de contrôle peuvent manquer d’indépendance. L’organisation syndicale paysanne s’inquiète d’autant plus que l’industrie du bio progresse à grands pas. L’année passée, les exportations du Chili ont atteint 45 milliards de dollars, un saut de 32% rien que pour leurs fruits bio par rapport à l’année précédente, selon un article du quotidien chilien El Mercurio.

Le fameux accord per­mettra une réduction des coûts des exportateurs et des importateurs. «Il s’agit là d’une importante facilitation du commerce», rappelle l’Office fédéral de l’agriculture. Parmi les bénéficiaires, on comptera surtout de gros poissons. Au Chili, l’industrie est dominée par des grandes entreprises, qui accaparent la moitié des exportations, ne laissant qu’une infime part du marché aux petits producteurs.

«Beaucoup de paysans et paysannes ont des soucis d’accès à la terre», rappelle la Chilienne Viviana Catrilea, vice-présidente de l’Association nationale de femmes rurales et indigènes (ANAMURI).

La question des normes sociales

Même dans le bio, les mauvaises conditions de travail dans les pays exportateurs échappent aux possibilités de contrôle de la Suisse. «On n’a pas les mêmes normes sociales. En Espagne, par exemple, les travailleurs gagnent 10 euros de l’heure», explique Rudi Berli, qui rappelle la très forte pression, pour réduire au minimum les coûts de production.

En Andalousie, le Syndicat d’ouvriers de la campagne brosse un sombre tableau. Depuis un an, il accuse devant les tribunaux deux filiales de l’entreprise espagnole Biosabor d’une série de violations des conventions de travail. D’après José García Cueva, porte-parole de ce syndicat, l’entreprise basée à Almería et certifiée par Bio Suisse payait ses ouvriers 38 euros la journée, soit 4 euros de moins que ce qui était requis contractuellement.

Pour les pays outre-Atlan­tique, le danger d’exploitation est encore plus flagrant. Bien que le Chili se trouve en dessous de la moyenne régionale, le taux de travail informel s’élève à 30%, selon l’Organisation internationale du travail (OIT), et à 46,5% dans le secteur agricole, poissonnier et de l’élevage, selon l’Institut chililen de la statistique.

Danger pour la biodiversité

L’association ANAMURI encourage un modèle d’agriculture libre de toute pollution. Et Viviana Catrilea estime que celui de l’agro-industrie ne favorise pas le bien-être des communautés: «Les entreprises font ce qu’elles veulent et parviennent à être certifiées par le biais de tromperies et de mensonges, tout en profitant de la bonne foi des communautés paysannes et indigènes.» Les monocultures, y compris à destination du marché bio, sont un danger pour la biodiversité, ajoute-t-elle.

José García Cueva, également porte-parole du Syndicat andalou de travailleurs, partage ce constat: «Parler de production bio avec des milliers de kilomètres parcourus et d’emballages en plastique est une absurdité. C’est pervertir l’objectif de cette agriculture qui devrait prôner la proximité et le durable.»

Le syndicaliste considère que la politique européenne devrait être réorientée pour retrouver du sens. Quant aux consommateurs, il les met en garde sur le discours des entreprises: «Ils doivent s’informer par des voies alternatives sur l’origine réelle des produits qu’ils achètent.»

Suisse Michelle Langrand Ecologie

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