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Mères-enfants de mères en filles

Dans la Suisse de l’Amérique centrale, la grossesse chez les adolescentes de moins de 15 ans est devenue un immense défi, avec plusieurs centaines de nouveaux cas enregistrés chaque année. «La grossesse précoce? Un drame dont on hérite, là où on ne l’attend pas.» Charlotte Robert a passé quinze ans au Costa Rica et s’est investie sur la question. Eclairage.
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Charlotte Robert: «Les parents qui promeuvent l’abstinence sexuelle jusqu’au mariage auprès de leurs enfants soumettent leurs filles à un risque énorme.» Photos: Y., 17 ans, lycéenne, K. et S. (ci-dessous) sont suivies par la Clinique pour adolescentes de San José. JOSÉ DIAZ
Costa Rica

Le Costa Rica, souvent appelé la Suisse de l’Amérique latine, est un des pays affichant les meilleurs indices du continent américain en matière d’éducation, de santé et de revenus. Un paradis en somme. Mais les apparences sont trompeuses. Le pays connaît un très grave problème: les grossesses chez les jeunes adolescentes.

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S., 17 ans, non scolarisée. JOSE DIAZ

 

En 2000, 611 filles âgées entre 10 et 14 ans ont donné naissance à un enfant. Ce chiffre est tombé à 428 en 2010, pour remonter à 509 en 2014.1Selon les données de l’Institut national (costaricain) de la statistique et du recensement (INEC). Grâce aux efforts du gouvernement2Politique nationale de la sexualité 2010 – 2021, Plan stratégique national de santé des adolescents (PENPSA 2010) et Plan d’action du Conseil interinstitutionel d’attention aux mères adolescentes (CIAMA 2012).
, le nombre de mères-enfants costaricaines est à nouveau en baisse: en 2017, elles étaient 301 à avoir donné naissance à moins de 15 ans. Quant aux naissances concernant les mères âgées de 15 à 19 ans, elles comptaient 9849 cas cette même année, pour un total de 68 816 naissances enregistrées dans le pays.

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K., 14 ans, collégienne. JOSE DIAZ

Les dangers auxquels ces filles sont confrontées sont multiples: la mort durant la grossesse ou l’accouchement (en dessous de 16 ans, le risque de décès maternel est chez les adolescentes quatre fois plus élevé que pour une femme de plus de 20 ans, selon l’OMS), mais aussi les crises d’éclampsie, les infections et l’hypertension artérielle. Les très jeunes filles de 10 ou 11 ans sont de petite taille et de faible poids: la plupart atteignent à peine 28 kilos. Dans de tels cas, le fœtus et le liquide amniotique représentent près de 50% du poids de la mère. Par ailleurs, chez ces toutes jeunes filles, l’ossification des vertèbres et du bassin n’est pas terminée.

En conséquence, les nouveau-nés sont de faible poids et les naissances souvent assorties de complications. Les problèmes de santé ne sont pas rares chez ces bébés, qui présentent un risque élevé de décès durant le premier mois ou la première année de vie. Des réalités qui marquent durablement la vie de la mère et celle de l’enfant.

Pauvreté, facteur-clé

Rosibel Mendez, coordinatrice du Conseil interinstitutionnel pour la prise en charge des mères adolescentes au Costa Rica, recense les nombreux facteurs qui prédisposent aux grossesses précoces: la pauvreté, le viol, l’exclusion du système éducatif, les difficultés de communication familiale, le fait que les parents n’abordent jamais le thème de la sexualité avec leurs enfants préadolescents. Il faut aussi compter avec les antécédents familiaux, l’exploitation sexuelle à des fins commerciales ou encore l’image sociale de la femme célibataire.

Selon Mme Mendez, la pauvreté reste le facteur-clé. La situation de grossesse précoce crée un cercle vicieux: compte tenu des répercussions physiques liées à une grossesse, il est difficile pour ces adolescentes de poursuivre leur scolarité. Elles se retrouvent alors à la marge et en situation précaire. Finalement, il s’agit quasiment d’un héritage familial: ce sont souvent les filles de mères-adolescentes qui se retrouvent dans une situation similaire.

Freins à une prévention efficace

L’effort nécessaire pour renverser cette situation s’avère colossal. D’un côté il implique la prévention, de l’autre un soutien aux familles des adolescentes. Comme dans de nombreux pays du monde, les parents ont de la peine à accepter que leurs enfants deviennent adultes, à trouver les mots adéquats pour les informer, et se trouvent souvent démunis. Selon Rosibel Mendez, les mères constituent des personnes-ressources sur lesquelles s’appuyer. Pour ce faire, elles doivent être en mesure d’informer leurs filles du plaisir sexuel, des risques encourus et des moyens contraceptifs à disposition.

Au Costa Rica, la Protection nationale de l’enfance (PANI) travaille avec des promoteurs de la jeunesse chargés de détecter les situations à risque. Une des difficultés rencontrées par ces professionnel-le-s est l’accès aux familles les plus pauvres qui vivent à la périphérie du pays, aux frontières du Nicaragua et du Panama. La PANI distribue également des contraceptifs, mais si une jeune fille demande l’avis d’un médecin, elle ne peut se rendre seule à une consultation et doit être accompagnée par son père ou sa mère. Depuis peu, il est toutefois possible de se faire accompagner par une infirmière.

Par ailleurs, la législation costaricaine prévoit la possibilité d’avorter seulement «en cas de danger pour la vie ou la santé de la mère et s’il n’y a aucun autre moyen d’éviter ces risques» (article 121 du Code pénal). Selon Rosibel Mendez, cette formulation est problématique car elle recèle un risque de désaccord entre médecins. En de tels cas, l’avortement n’est pas pratiqué.

Ce qui semble se confirmer dans les faits. Directrice de la clinique pour adolescentes de l’Hôpital Calderon Garcia, à San José, la Desse Rita Peralta relève qu’en quinze ans de pratique dans le cadre de cet hôpital – le plus grand du pays – elle n’a connu que deux avortements de mineures.

Les jeunes mineurs costaricains ne disposent pas de droits spécifiques en matière d’information médicale concernant la contraception et n’ont pas le droit d’acheter des contraceptifs. Une adolescente ne peut avoir accès aux services de santé sexuelle et reproductive à titre confidentiel: à l’issue d’une consultation, le médecin a l’obligation de prévenir ses parents. Une discussion est en cours à l’Assemblée nationale pour décider si les jeunes filles auront besoin d’une ordonnance médicale pour obtenir la pilule du lendemain.

Dans ces conditions, les parents qui promeuvent l’abstinence sexuelle jusqu’au mariage auprès de leurs enfants soumettent leurs filles à un risque énorme. Si, au départ, les adolescentes admettent ce principe, la réalité montre en fait que leur vie sexuelle commence en général bien plus tôt et que la potentialité d’une grossesse n’est pas facile à contourner.

Jamais scolarisées

Des études montrent par ailleurs que lorsque les premières relations sexuelles ont lieu entre 10 et 14 ans, la moitié sont de nature abusive (selon la définition costaricaine, il y a abus quand l’écart entre l’âge du partenaire et celui de la jeune fille est de cinq ans ou plus). Souvent, la relation a lieu en contrepartie d’argent ou d’une récompense, sans parler des actes non consentis commis avec violence ou dans le cadre de l’inceste. Cela en dépit de la loi «contre les relations inappropriées», votée en 2016, qui prévoit des peines pouvant aller jusqu’à dix ans de prison.

Le niveau de scolarité influe également sur le risque de grossesse précoce. Les filles de parents pauvres ou marginalisés, qui n’ont pour la plupart jamais été scolarisées ou qui ont arrêté l’école à la fin du primaire, ont un risque quatre fois plus élevé que celles qui ont suivi l’école secondaire ou ont fréquenté l’université. L’éducation a une valeur en soi mais influence également l’image que les jeunes filles acquièrent d’elles-mêmes et de leur avenir. Investir dans l’éducation est l’une des clés de la lutte contre la pauvreté et contre les grossesses adolescentes.

Existe-t-il des cas de jeunes filles qui verraient la maternité comme un moyen d’accéder à des contributions d’Etat? Cet attrait pécuniaire pourrait-il pousser des adolescentes issues de familles défavorisées à entretenir des relations sexuelles dans le but d’être enceintes? Selon Rosibel Mendez, la réalité semblerait plutôt démontrer le contraire: elle cite le cas de la ville de Jaco, sur la côte pacifique, où un collège technique a ouvert une garderie pour les bébés des adolescentes qui désirent poursuivre leur formation. Cette initiative a eu des effets positifs et fait baisser le nombre des grossesses adolescentes dans la communauté.

Apprendre à devenir parent

Au-delà des questions d’information et de prévention, la Dresse Peralta pointe la nécessité de prendre en charge une autre conséquence tragique pouvant découler des grossesses précoces: la maltraitance infantile. «Apprendre aux filles à aimer leur bébé, à transformer leur colère en amour» est le travail le plus important effectué dans sa clinique, explique-t-elle. Qu’elle soit adolescente ou adulte, une femmes porteuse d’une grossesse non désirée veut souvent «tuer le rat qui est dans son ventre», selon les mots employés par certaines jeunes filles. Perdre le contrôle de son corps est un événement très grave et difficile à accepter, qui peut entraîner des comportements susceptibles de mettre en danger la vie d’un nouveau-né.

La Dresse Peralta relate des cas de mauvais traitements, d’absence de soins et de nourriture inadaptée: «Des situations très graves de maltraitance, qui perpétuent des cycles de violence, mais auxquelles on peut s’attendre dans de telles circonstances.» La prise en charge psychologique de ces jeunes filles demande un suivi important, selon le médecin. De plus, «il s’agit également de leur fournir des moyens contraceptifs pour qu’une nouvelle grossesse non désirée ne se produise pas.» Des cours destinés aux pères, bien souvent sont aussi adolescents, font partie de la démarche.

Education sexuelle

Les garçons? Dans un pays où l’homosexualité, considérée comme une tare, fait très peur aux garçons, ces derniers sont poussés à valoriser leur masculinité par des attitudes machistes qui incluent violence et pressions psychologiques. Des actions de prévention contre les violences sexuelles sont au programme de la clinique: «Les filles doivent être respectées, pouvoir dire non, et planifier une relation sexuelle en se protégeant au moyen de contraceptifs».

L’éducation sexuelle dispensée par du personnel qualifié est un facteur de réduction des grossesses adolescentes. En se préparant à l’âge adulte, les jeunes ont le sentiment d’être considérés comme des personnes responsables. Dans l’enquête sur la santé sexuelle réalisée en 2015 au Costa Rica, la majorité de la population s’est prononcée pour faire débuter les cours d’éducation sexuelle à l’âge de 10 ans. Cependant, les manuels scolaires actuels sont à la traîne: on ne parle pas de sexualité avant 13 ans.

Le problème des grossesses précoces et les réponses à y apporter constituent un enjeu majeur pour le pays. Parents, familles, écoles, églises, administrations, entreprises… tous doivent nécessairement prendre soin des adolescents, filles et garçons, en les considérant comme des personnes à part entière et non des jouets.

Notes   [ + ]

1. Selon les données de l’Institut national (costaricain) de la statistique et du recensement (INEC).
2. Politique nationale de la sexualité 2010 – 2021, Plan stratégique national de santé des adolescents (PENPSA 2010) et Plan d’action du Conseil interinstitutionel d’attention aux mères adolescentes (CIAMA 2012).

* Charlotte Robert soutient activement l’action de la clinique pour adolescentes de l’Hôpital Calderon Garcia, à San José, au Costa Rica.

Note de l’auteure: cet article n’aurait pas été possible sans l’aide de l’Organisation mondiale de la santé à Genève, de l’OMS/PAHO à San José (Dr Mario Cruz Peñate), et les études de l’OMS, l’UNFPA, ONUSIDA et du Ministère de la santé costaricain.

 

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