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«Toutes les raisons d’être gilets jaunes»

Plus de 40 000 manifestants dans toute la France, samedi, pour l’Acte 19 des gilets jaunes. Dans Vierzon (Cher), ils marchaient pour défendre un hôpital malmené et témoigner de vies précaires.
«Toutes les raisons d’être gilets jaunes»
Sylvie, ancienne policière municipale (à droite). "Mon mari est serrurier, son patron l'a toujours payé au Smic. Moi, je vis avec 860 euros d'aides par mois, depuis un avc qui m'interdit de travailler. A nos enfants, de temps en temps, on leur paie les courses alimentaires, des paniers-repas j'appelle ça mais on ne peut pas faire beaucoup plus. J'ai un fils qui dort dans son fourgon et l'autre est en retard dans ses loyers. Mais j'ai encore espoir qu'ils puissent un jour vivre dignement. Si je suis Gilet jaune, c'est surtout pour eux." JORDAN POUILLE
France

Tandis que les yeux étaient rivés sur Paris où le ministère de l’Intérieur avait promis l’armée aux manifestants et qu’une dame de 73 ans était blessée à la tête lors d’une charge policière à Nice, la manifestation de Vierzon – rassemblant près de 500 personnes – s’est terminée sans heurt. «Toujours pas de casse depuis le 17 novembre, juste 2-3 pétards», affirme un colosse en jeans, polo et brassard policier au volant d’une berline noire devenue voiture balais. Depuis que la préfète du Cher, comme ailleurs en France, demande l’évacuation régulière des ronds-points de son département, les gilets jaunes de Vierzon occupent leurs samedis à sillonner la région Centre, où des marches et pique-niques bon enfant s’organisent de ville en ville.

Ils ont fait les choses proprement, avec un service de sécurité à chasubles orange, cinq Street Medics venus spécialement de Châteauroux, un interprète en langue des signes pour porter aux mieux la colère de Gilets parfois handicapés, un itinéraire validé par les autorités et un flyer noirci de 41 revendications, classées par catégorie. Le maintien des services publics figure en bonne place. L’an dernier, l’hôpital de Vierzon a lutté pour sa propre survie. Cent quarante quatre jours de grève pour sauver la maternité, conserver tous les postes et moderniser ses équipements. «Nous n’avons plus de stomatologue et on se bat pour faire venir un ophtalmologue. Depuis trois ans, tous les patients de Vierzon vont se faire opérer de la cataracte à Bourges. Et c’est la Sécu qui paie leur transport. Un vrai gaspillage pour l’Etat», explique Sandrine, infirmière présente dans le cortège.

«Si on ne fait pas au minimum cause commune avec leurs syndicats, Sud et CGT, notre mouvement vierzonnais ne sert à rien» estime Yvan, gilet jaune «historique». Sur sa pancarte, on peut lire «Qui sont les pilleurs? La France est riche mais seule une minorité en profite. Macron, foutage de gueule, Stop!» Ce quarantenaire et ouvrier à l’usine de pneus Michelin de Saint Doulchard est un habitué des luttes sociales. «ça embauche beaucoup en ce moment car l’aéronautique marche bien. Plus d’un atterrissage sur deux se fait sur du Michelin dit le patron. Mais on est très loin des 4200 employés de 1980 et les salaires restent bas. J’y bosse depuis vingt et un ans, aux trois huit, pour à peine 1360 euros net par mois en moyenne.»

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“Liberté, égalité, flashball.” La manifestation de Vierzon – rassemblant près de 500 personnes – s’est terminée sans heurt. JPE

L’appel de Paris

Au fil des Actes, presque tous les gilets jaunes du cortège, jeunes ou retraités, sont allés une fois au moins manifester à Paris. La plupart en sont rentrés déçus, voire en colère. «Il y avait des gens qui caillassaient les CRS et des CRS qui gazaient des gilets jaunes. Toutes les ruelles étaient bloquées, avec nous au milieu. Un bordel incroyable et des cameramen tous azimuts qui ne filmaient bien sûr que les violences… Il faut le vivre au moins une fois pour se rendre compte», dit Vincent, salarié de l’entrepôt Amazon de Saran et fidèle, avec son compagnon, des gilets jaunes de Blois (Loir et Cher).

Antoine Eric, lui, est interdit de capitale. Cet intérimaire vierzonnais de 37 ans, père de famille, a lancé une bouteille de champagne vide sur les forces de l’ordre, sur les Champs Elysées. «J’avais les poignets bleus à cause de leurs colliers de serrage en plastique et ma garde à vue a duré vingt-neuf heures.» Un jugement est prévu le 12 juillet. Antoine a déjà déboursé 1100 euros en frais d’avocat et s’attend à dépenser 1000 euros de plus. Il vient de lancer un appel à la générosité des gilets jaunes sur Facebook et assure qu’il n’ira pas en prison, «car le projectile est tombé à côté».

«L’échelon le plus bas du grade le plus bas»

Beaucoup de femmes seules, chômeuses, précaires, en pension d’invalidité ou au minimum vieillesse, âgées de 40 à 60 ans, participent à la marche. Le mois dernier, les gilets jaunes de Romorantin, une ville proche, avaient organisé un pique-nique dans les jardins du Château de Chambord: une grande tente blanche fut montée pour la cause féminine, la parole s’y libéra et les témoignages d’auxiliaires de vie exploitées s’enchaînèrent.

Ce samedi, on découvre l’enfer de Béatrice Doireau, 59 ans, aide à domicile pour personnes âgées à Vendôme, payée par la municipalité. Elle en est à son 69e contrat de «remplacement» d’un agent inexistant, «au salaire minimum de l’échelon le plus bas du grade le plus bas». Ses frais de déplacement ne sont presque pas pris en charge. Seules dix minutes de temps de travail sont comptabilisées lorsqu’elle quitte la maison d’un patient pour en rejoindre un autre. Sylvie, sa meilleure amie, nous prend à part. «Depuis une lettre ouverte aux élus, on lui ‘propose’ un licenciement. Elle a toutes les raisons d’être gilet jaune, vous ne trouvez pas?»

«Chaîne humaine contre la vie chère»

La marche s’achève officiellement à l’Esplanade de la Française, aux abords d’une friche industrielle réhabilitée. Des parts de quatre-quarts au chocolat sont alignées sur des tables ombragées. Deux ados fumeuses s’approchent en conduisant chacune une poussette d’où sortent des petits pieds crasseux. Un homme empâté, ancien militaire devenu videur de boite de nuit, distribue des tracts de couleur jaune à la gloire du Phœnix Français, un mouvement hostile à la Ve République… mais aussi au Référendum d’initiative citoyenne (RIC), pourtant porté par les gilets jaunes. «Encore des hurluberlus», remarque Jeanne. Son tract à elle, jaune aussi, appelle à former une «chaîne humaine contre la vie chère» dimanche prochain, sur le parking d’un hypermarché de Bourges.

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Le maintien des services publics figure en bonne place dans les revendications. JPE

Journée de mobilisation en France

C’est dans un climat de tension exacerbée par les déclarations du gouvernement qu’a eu lieu une nouvelle journée de protestation samedi en France. Délaissant des Champs-Elysées qui leur étaient interdits, des milliers de manifestants ont défilé dans le calme à Paris. Cet Acte 19 a été marqué par des tensions et incidents dans plusieurs villes.

Un arsenal sécuritaire drastique et controversé avait été mis en place, prévoyant de faire garder certains lieux par l’armée. Toute manifestation était proscrite dans un périmètre incluant le palais de l’Elysée et l’Assemblée nationale. L’avenue des Champs-Elysées était quadrillée par un imposant dispositif policier; le restaurant de luxe Le Fouquet’s, incendié la semaine dernière et protégé d’un «sarcophage d’acier», était également placé sous bonne garde des forces de l’ordre mais aucun manifestant ne s’en est approché.

A Nice, qui accueillait dimanche la visite du président chinois Xi Jiping, des heurts violents ont eu lieu. Selon la page Facebook des Street Medics une septuagénaire blessée à la tête après une charge de police n’a pu être prise en charge correctement: «Les forces de l’ordre n’ont pas laissés les médics sur place s’occuper d’elle sous prétexte que la manifestation était interdite et qu’ils devaient dégager la place.» Des photos montrent la scène de cette femme à terre, dans une mare de sang et avec un drapeau Paix tenu contre elle, entourée d’agents de l’Etat.

A la mi-journée, 31 personnes avaient été interpellées dans la capitale et 15 autres verbalisées pour avoir défilé dans un périmètre interdit. Plus de 2300 «contrôles préventifs» ont aussi été effectués, a-t-on appris auprès de la préfecture de police.

Des interdictions de manifester ont également été édictées dans d’autres grandes villes, comme à Toulouse (sud-ouest) et Bordeaux. ATS/LDT

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