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«Les chaises vides, l’intégration, vous et moi»

Franceline James répond à la chronique de Dédé-la-Science «Tout est bon dans le cochon, pas dans les religions!», parue le 16 mai.
Réaction

Je vous le dis tout net: j’ai adoré votre chronique «Tout est bon dans le cochon, pas dans les religions», parue dans Le Courrier du 16 mai dernier.

Oh, pas à cause de ce que vous dites sur les religions du livre, ou sur les pays civilisés. Vous êtes toujours aussi agaçant quand vous continuez à ignorer l’approche historico-critique en théologie, à confondre les niveaux individuel (croyances) et collectif (appartenances), et à parler des pays civilisés dignes de faire partie de l’Europe en oubliant que la Suisse, par exemple, n’applique toujours pas l’égalité des droits en matière de salaire malgré ses lois, ou en négligeant qu’en Allemagne un Land important vient de rétablir le crucifix dans les lieux publics gérés par l’Etat… On va se retrouver avec qui, dans l’Europe civilisée – en-dehors de vous et de moi, je veux dire?

C’est là que votre chronique est remarquable: non pas dans la théorie, mais dans l’anecdote: les chaises restées vides! Dans la salle d’attente pleine de monde où votre voisine et vous cédez vos places une femme âgée et à une jeune femme enceinte, voilà que s’y étale un jeune homme de leur famille… Suite à vote regard réprobateur, il demande si ces chaises sont libres. Vous répondez par l’affirmative, puisque vous les avez laissées pour les dames en face. Il vous lance un regard de haine.

Et les chaises restent vides!!!

Prodigieux: en trois mots, vous avez situé la complexité non plus théorique mais pratique de l’intégration.

Vous-même avec votre air réprobateur, le jeune macho barbu et la jeune femme enceinte qui dit pouvoir rester debout puisqu’elle est jeune, avez tous les trois laissé les chaises vides…

Ce que j’aurais fait, moi? Je n’en sais fichtre rien, pour être honnête! Si, une chose: je n’aurais pas répondu que les chaises étaient libres, puisque dans mon système de pensée à moi – qui est aussi le vôtre, ai-je compris – une chaise libérée pour une femme enceinte n’est pas libre, justement. Vous et moi partageons la même représentation culturelle – mais pas le jeune barbu. Ni la sympathique jeune femme enceinte et voilée (vous voulez sans doute dire qu’elle porte un foulard).

Vous avez donc posé la seule question pertinente: dans une telle situation, on fait quoi? On fait comment? Alors que la théorie est tellement peu aidante dans ces moments… «L’intégration» par les victimes et la «perception d’être légitime» par les auteurs: peu utilisable sur le moment. Mais alors on fait quoi? On fait comment? Pour ne pas laisser les chaises vides…

Pas possible de provoquer le macho barbu («On ne vous a pas appris à l’école qu’existe chez nous l’égalité des droits?»). Trop risqué de s’entendre répondre qu’il y a mille lieux chez nous où la loi n’est pas appliquée.

Pas possible non plus de se poser en protecteur de la «victime» (que nous désignons comme telle sans tenir compte de sa dénégation). Ce serait devenir à notre tour paternaliste en diable («Je sais mieux que toi ce qui est bon pour toi»), trop contradictoire avec nos propres principes.
Alors quoi? Je vous promets que je n’en sais rien! Votre anecdote pose la seule vraie question, encore une fois pratique et non théorique: on fait comment pour franchir le pas suivant? Pour occuper sa propre place et laisser l’autre occuper la sienne? Sans se taper sur la figure? Et sans laisser les chaises juste vides!

Vraiment, je ne sais pas. Mais merci, Dédé-la Science, d’avoir posé la seule question qui vaille la peine qu’on y réfléchisse. Dans la pratique, et pas dans la théorie…

Franceline James, Ethnopsychiatre, Genève.

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