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Au nom du ciel, que faire des religions?

Transitions

Chaque jour qui passe apporte son lot de polémiques autour des signes religieux, crèches, croix, célébrations qu’il est tolérable de rencontrer dans l’espace public. Adorer l’Enfant Jésus serait une affaire privée qu’il conviendrait de ne pratiquer que dans l’intimité. C’est du moins ce que faisait valoir récemment le «Réseau laïque romand»: «Les religions n’ont pas à être reconnues d’intérêt public, elles sont d’intérêt privé, comme l’est la préférence sexuelle1Chronique parue dans Le Temps, 10.12.16.» Comparaison inattendue! Il ne me serait pas venu à l’idée de placer la religion dans ce registre-là!

Le canton de Vaud a élaboré une loi fort raisonnable sur la reconnaissance des communautés religieuses, contre laquelle des intégristes chrétiens ou laïcistes, au nom de la lutte contre l’intégrisme, se sont mis en ordre de bataille: une initiative populaire de l’UDC est prête à démarrer. On voudrait nous faire croire que cette loi est une machine à distribuer (aux musulmans, bien sûr, qui d’autres?) des subventions, des privilèges, des passe-droits. Or le texte dit tout le contraire. Il ne vaudrait même pas la peine d’en parler si ces croisades restaient confinées en terre vaudoise. Ce n’est pas le cas. A Bâle, les objectifs de la nouvelle loi scolaire que les autorités ont jugé utile d’élaborer – à la suite de l’affaire des garçons musulmans qui refusaient de serrer la main de leur enseignante – sont formulés dans les mêmes termes que l’initiative vaudoise: «protéger notre liberté et nos manières de vivre» à Lausanne; «respecter les valeurs et les rituels locaux» à Bâle. Les manières de vivre, les rituels locaux? Qu’on se dise bonjour en s’embrassant, en tendant la main ou en la posant sur le cœur, ce sont des manières respectables, non? Mais comme la main sur le cœur est un rituel musulman, j’imagine qu’on pourrait en faire un critère d’exclusion tout en tolérant qu’un jeune morveux adresse à sa prof un salut distrait, le nez sur son smartphone, la casquette vissée sur la tête: cela fait hélas aussi partie des usages ­locaux!

Laissons là ces sottises! La séparation de l’Eglise et de l’Etat est un principe essentiel, hérité du siècle des Lumières. Il n’a jamais été établi que cela devait entraîner, pour les communautés religieuses, le déni de leur statut d’intérêt public. Les partis politiques sont réputés remplir un rôle social et démocratique indispensable, même quand ils étalent sur les murs des messages qui blessent mes valeurs. Pourquoi les communautés religieuses ne bénéficieraient-elles pas de la même reconnaissance, en raison de toutes les missions ecclésiales qu’elles prennent en charge? Alors que les partis sont autorisés à faire usage du domaine public pour leurs campagnes, faudrait-il privatiser les églises? La sécularisation de la société n’implique pas que le lien entre le politique et le religieux soit tranché à jamais. Tous deux sont des éléments constitutifs d’un humanisme, d’une éthique, d’une appartenance sociale, d’une histoire, d’une culture.

Il fut un temps où la gauche, forte du slogan marxiste selon lequel la religion est l’«opium du peuple», jugeait urgent de bazarder tout ce fatras de croyances aliénantes. Or Marx a dit autre chose: «La religion est le soupir de la créature opprimée, l’âme d’un monde sans cœur, comme elle est l’esprit des conditions sociales d’où l’esprit est exclu2Karl Marx, Critique de la philosophie du droit de Hegel, 1844.» C’est un changement de perspective. Dès lors, que faire des religions? Lutter pour que les opprimés puissent apaiser leur âme dans le bien-être matériel sans un «soupir» vers le ciel? Plutôt laisser à chacun la liberté de s’en remettre à Celui, quel que soit son nom, qui donne du sens à son histoire, «dans le respect de l’ordre juridique et de la paix confessionnelle», comme le précise la Constitution vaudoise. Pour ma part, j’écris cette chronique en écoutant les Vêpres de Monteverdi. A qui dois-je dire merci pour ce ruissellement de beauté qui envahit mes oreilles? Au ciel? A la force créatrice de la vie?

Notes   [ + ]

1. Chronique parue dans Le Temps, 10.12.16
2. Karl Marx, Critique de la philosophie du droit de Hegel, 1844
Opinions Chroniques Anne-Catherine Menétrey-Savary Transitions

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lundi 8 janvier 2018

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