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Enfermer pour «rééduquer»

HISTOIRE • Unique en Suisse, une Commission cantonale d’internement administratif est mise sur pied par les autorités vaudoises en 1939, en marge du système juridique existant. En fonction jusqu’en 1971, elle examinera 261 personnes, prostituées ou souteneurs pour la plupart. Eclairage.

Quand on parle de l’internement administratif, une même question revient souvent: de quoi s’agit-il? On peut y répondre en deux points. Tout d’abord, l’internement administratif implique une décision d’internement prise en dehors des canaux juridiques habituels, souvent sous le contrôle direct de l’Etat; ensuite, cette procédure est mise en place durant des périodes dites d’exception, à l’instar des guerres. Cependant, la Suisse ne satisfait pas cette seconde caractéristique. En effet, des procédures d’internement administratif ont été décidées et utilisées en dehors des périodes de guerre.

Ainsi, des lois permettant un internement administratif ont existé depuis le XIXe siècle. C’est le cas, par exemple, dans le canton de Thurgovie1 value="1">Lippuner Sabine, Bessern und verwahren: die Praxis der administrativen Versorgung von «Liederlichen» und «Arbeitsscheuen» in der thurgauischen Zwangsarbeitsanstalt Kalchrain (19. und frühes 20. Jahrhundert), Frauenfeld, Verlag des Historischen Vereins des Kantons Thurgau, 2005, p. 10. et dans le canton de Berne2 value="2">Rietmann Tanya, Administrativ versorgen. Zur Einweisung von «Liederlichen», «Arbeitsscheuen» und «Trunksüchtigen» in Arbeitsanstalten im Kanton Bern in den 1950er Jahren, Berne, 2004, p. 20., comme des recherches récentes l’ont montré. Outre des lois cantonales, il a aussi existé des lois fédérales. On peut trouver leur origine dans le Code pénal suisse de 1942, à l’article 42, ainsi que dans le Code civil, avant sa révision en 1981. Qu’en est-il du cas vaudois?

Au cours du XXe siècle, le canton de Vaud se dote de plusieurs lois qui impliquent une procédure administrative d’enfermement. Le projet de loi d’abrogation de la loi sur l’internement administratif de 1941 et modifiant la loi sur la prévoyance sociale et l’assistance publique de 1947, publiée dans le bulletin des séances du Grand Conseil du canton de Vaud de 1971, recense quatre dispositifs légaux: la loi sur la prévoyance sociale et l’assistance publique de 1947, la loi sur le traitement des alcooliques de 1947, la loi sur les malades mentaux et autres psychopathes de 1939, ainsi que la loi sur l’internement administratif de 1941 (précédemment un arrêté du Conseil d’Etat publié en 1939). C’est la loi sur l’internement administratif de 1941 et, plus précisément, son avatar de 1939, qui nous intéresse ici.

Le 24 octobre 1939, le gouvernement vaudois, qui possédait alors les pleins pouvoirs, prend la décision de constituer un internement administratif destiné à quatre catégories: les prostituées, les souteneurs, les personnes qui vivent grâce aux jeux illégaux et les personnes qui mettent en danger autrui par «fainéantise ou inconduite». Les décisions d’internement sont prises par une Commission d’internement administratif – constituée par cinq membres, des avocats et des médecins désignés par le Conseil d’Etat – qui siégera jusqu’en 1971, date de l’abrogation de cette procédure, après avoir ouvert 261 dossiers.

Quel est le but de cette forme d’internement administratif? Contrairement aux autres dispositifs légaux vaudois, elle ne s’attaque directement ni aux personnes assistées, ni aux alcooliques, ni aux «psychopathes et autres malades mentaux» – pour reprendre les termes de l’époque. Pour comprendre les visées qui animent la Commission d’internement administratif, il est nécessaire de remonter à son origine.

Une procédure qui supprime le besoin de preuves de la part de l’accusation
C’est en 1935 que le projet est discuté pour la première fois dans le cadre d’une discussion parlementaire. Le député Georges Bridel lance une motion qui s’inscrit dans le cadre d’une peur d’un «milieu» criminel – en tout cas criminogène – qui aurait pris le contrôle du centre de Lausanne. Les prostituées et les souteneurs seraient libres d’exercer leurs activités face à une justice incapable de les arrêter car trop laxiste. C’est dans ce cadre qu’il est proposé de mettre en place une procédure d’internement pour ces populations. Celle-ci a deux buts: éloigner ces populations pour protéger le peuple honnête des villes et les rééduquer au travail «rémunérateur et honnête».

Pour réussir, il faut donc mettre en place une procédure plus souple que le Code pénal vaudois de l’époque. C’est ainsi que ce qui deviendra l’arrêté, puis la loi, sur l’internement administratif est progressivement pensé en direction d’une procédure qui supprime le besoin de preuves de la part de l’accusation. Ainsi, au lieu d’examiner un fait précis à la lumière de preuves parfois difficiles à récolter, ce sera le comportement général d’une personne qui suffira pour décider de son internement, sans avoir à prouver le caractère de prostituée ou de souteneur.

Cependant, le contexte joue aussi un rôle important. En effet, la promulgation de l’arrêté se déroule alors que la Deuxième Guerre mondiale vient de commencer. Selon les termes de l’arrêté, l’internement administratif est instauré «vu le danger que certains éléments de la population font courir à la société, en particulier à l’époque actuelle» et «vu la nécessité de protéger l’ensemble du peuple, au moment où la majeure partie des citoyens sont mobilisés.»

La formulation est claire. Il s’agit de protéger une population honnête d’une autre formée d’individus immoraux qui ne sont pas mobilisés, alors que la majorité des bons citoyens se trouvent au front pour défendre la Suisse.

Coupables d’un style de vie illégitime

Quel est l’impact réel la Commission d’internement administratif et comment fonctionne-t-elle vraiment? Et surtout, quels sont ceux et celles qui y ont eu affaire? Les Archives cantonales vaudoises renferment 261 dossiers exactement, correspondant au nombre de personnes qui sont passées devant la Commission entre l’automne 1939 et la fin 1971. La majorité de ces dossiers concernent des femmes qui se prostituent et des hommes qualifiés de souteneurs. La majeure partie des personnes dénoncées l’ont été durant la Deuxième Guerre Mondiale.

Irma Bui, la dignité sacrifiée
L’un des cas les plus intéressants que l’on peut trouver dans ces archives est celui d’Irma Bui3 value="1">Par nécessité de protection des données, le nom est fictif.. La lecture de son dossier s’agrémente d’un journal intime. Celui-ci permet non seulement d’entrer dans la sphère privée d’une personne, mais aussi de mettre en question le fonctionnement de la Commission. Pour la police et le préfet, les choses sont simples. Irma Bui est une prostituée dont les activités sont dangereuses pour sa famille.

Le dossier entier consiste à vérifier les capacités d’Irma Bui au travail et à la maternité. Ce n’est pas seulement son présent qui est examiné mais aussi son passé. Le but des autorités est de l’interner pour lui permettre de se rééduquer au travail. Ce qui lui permettra de retrouver une forme de moralité.

Cependant, le journal d’Irma Bui contredit frontalement les thèses de la police et du préfet. En effet, alors que les autorités discutent de l’immoralité d’Irma Bui qui l’a conduite à se prostituer, cette dernière développe une toute autre thèse. C’est le besoin de ses enfants qui l’a conduite au sacrifice de son corps. Au lieu d’une explication par la moralité, Irma Bui développe une explication économique. Elle explique aussi tous ses sacrifices envers ses enfants et son mari. C’est une confrontation entre les autorités et Irma Bui qui apparaît. Alors que les premières tentent de l’interner, Irma Bui tente de prouver qu’elle a sacrifié sa «dignité» au nom de sa famille.

Souteneurs et vagabonds
En ce qui concerne les hommes, ce sont principalement les souteneurs qui sont inquiétés. Ces derniers sont accusés de vivre sur la prostitution féminine au lieu de travailler. Une accusation de ce type passe principalement par un examen des revenus. Les personnes dénoncées, et qui sont internées en tant que souteneurs, sont coupables de vivre sur l’argent de la prostitution d’autrui.

L’internement administratif est aussi prévu pour les personnes qui sont un danger pour autrui. Dans ce cas précis, la vie de la personne est examinée selon les dangers qu’elle implique pour d’autres. Il existe un fonctionnement différent selon le sexe. En effet, pour les femmes, la maladie vénérienne justifie un internement de ce type. Pour les hommes, cet aspect est souvent utilisé en lien avec leur identité de souteneurs.

On trouve aussi le cas d’un vagabond dont le style de vie est vu comme un danger pour les citoyens. En effet, les vagabonds sont perçus comme des personnes dont le comportement est proche de la criminalité. Ce sont non seulement des voleurs en puissance mais aussi des prédateurs sexuels pour les femmes honnêtes4 value="2">Voir Perrot Michelle, Les ombres de l’histoire: crime et châtiment au XIXe siècle, Paris, Flammarion, 2001..

La Commission d’internement administratif fonctionne en identifiant certaines personnes comme immorales. Que celles-ci soient des prostituées ou des souteneurs, les deux catégories sont coupables d’un style de vie illégitime. En effet, elles ne fonctionnent pas selon l’idée d’un travail que les autorités qualifient d’«honnête» et de «rémunérateur». L’internement administratif, censé protéger la société par l’éloignement, impose en fait une manière de vivre.

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Repères

Chronologie

Quelques dates-clef qui ont marqué l’évolution de l’internement administratif dans le canton de Vaud.

> 1933: Le projet de révision de la loi sur l’assistance publique prévoit l’internement des «assistés fainéants».
> 13 mai 1935: Motion de Georges Bridel.
> 29 août 1939: Le Conseil d’Etat reçoit les pleins pouvoirs.
> 24 octobre 1939: Publication de l’arrêté concernant l’internement administratif d’«éléments dangereux pour la société».
> 1er janvier 1942: Mise en application de la loi du 8 décembre 1941 sur l’internement administratif d’«éléments dangereux pour la société».
> 1er octobre 1946: Révision de la loi du 8 décembre 1941.
> 2 décembre 1969: Motion d’Anne-Catherine Ménetrey et consorts en vue de la suppression de la loi sur l’internement administratif.
> 17 décembre 1971: Abrogation de la loi sur l’internement administratif.
 

Notes[+]