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Culture, fée verte et Constitution : une victoire à la Armstrong

Il y avait une fois une clause dans la loi suprême d'un pays qui bannissait la « fée verte », car elle aurait été à l'origine de crimes atroces. L'interdiction de boire l'absinthe dans l'ancienne Constitution fédérale est l'un des rares exemples d'une initiative populaire ayant abouti. En même, cette clause est restée lettre morte, mille fois violée par la foule des amateurs du spiritueux, aussi nommé la « bleue », pour finalement disparaître sous des pleurs de joie en 1999 lors de l'adoption de la nouvelle Constitution fédérale.Voir l'emission de RTS « Absinthe : feu vert pour la Bleue ! » sur www.rts.ch/emissions/abe/alimentation/1371778-absinthe-feu-vert-pour-la-bleue.html

En 2012, le peuple de Genève approuve une nouvelle Constitution cantonale dont l'élaboration lui aura coûté plus de 15 million de francs, mais dont le contenu est finalement sans grande originalité.Sur la nouvelle Constitution du canton de Genève, consulter le dossier du Courrier : www.lecourrier.ch/constitution Dans une large mesure, la nouvelle Constitution cantonale est une simple reformulation de textes auxquels elle ne saurait de toute façon pas déroger, en premier lieu la Constitution fédérale et la Convention européenne des droits de l'Homme. Cela concerne notamment le droit fondamental à la liberté d'expression et à une procédure équitable (« fair trial » en droit anglo-saxon).

Pas plus tard que jeudi dernier, la nouvelle Constitution genevoise subit, pour la première fois dans sa tendre et insouciante prime enfance, le même sort que le ban de la fée verte : violée ! Tard le soir, à l'abri du froid hivernal qui fige alors la ville, le parlement du Bout du lac adopte, un peu à la sauvette et sans débats véritables, un projet de loi sur une nouvelle forme de financement du cinéma romand, le « Cinéforom ». Il s'agit d'une fondation de droit privé censée distribuer chaque année plus de 10 millions de francs en aides publiques, soit de l'argent provenant de la poche du contribuable, un peu comme la fondation de droit public Pro Helvetia au niveau fédéral pour le théâtre ou la danse.

Si vous avez écrit un joli scénario, de préférence fidèlement formaté selon les recettes éprouvées de l'oncle Sam, vous pouvez l'envoyer à une commission d'experts du terroir, annuellement rémunérés à hauteur de 100'000 francs par Cinéforom, pour évaluer le fruit de votre créativité en septième art. Pour obtenir une part du gâteau, il vous faut toutefois remplir une condition et pas des moindres : disposer d'un producteur de cinéma romand pour vous accompagner dans vos aspirations. Ce tycoon local doit, quant à lui, maîtriser l'art de  remplir et signer le formulaire de demande de sous pour réaliser votre projet, c'est tout ou presque. Le reste relève des goûts et des couleurs et, qui sait, un peu, beaucoup, pas du tout, des copains de votre producteur et des vôtres de copains… Qui sait ? En fait, personne ne sait. Et personne n'en saura rien, car la nouvelle loi sur la fondation romande pour le cinéma a précisément pour vocation d'imposer cette ignorance en la République (et dans les autres cantons concernés). Ce système ne devrait convenir à personne dans un état de droit, démocratique de surcroît, que l'on soit rouge ou vert ou bleu ou un mélange de ces couleurs ou d'autres. Et pourtant, dans la nuit du jeudi 24 janvier 2013, une majorité du Grand Conseil dit oui, sans réserve, la plupart des députés de manière bernée, sans doute, tandis que d'autres se réjouissant déjà des accolades mielleuses que leur vaudra ce vote historique.

L'aide dite « sélective » à la mode de Cinéforom, c'est un peu comme la procédure de naturalisation dans les années '70… Si la combine vous échappe, revoyez donc le film « Faiseurs de Suisses » de Rolf Lyssy, un vrai succès populaire (plus d'un million de spectateurs au cinéma) et un joli film engagé avec Walo Lüöd et Emil Steinberger dans les rôles principaux. La sélection selon Walo, c'est trop souvent du favoritisme qui se cache sous des apparences de bonnes intentions, basée sur des règlements qui consacrent l'arbitraire sous un faux-semblant de fairness. Ce genre de sélection incite les victimes à se taire et rester dociles devant des décideurs qui n'ont aucun compte à rendre. Autrement dit : C'est la meilleure façon de casser un cinéma romand de qualité.

Pendant bientôt trois décennies maintenant, en Suisse et en Europe, le cinéma d'auteurs indépendants a été évincé de manière camouflée et sournoise par un « cinéma de producteurs assistés » sans aucune qualité. Chaque année, il y a plus d'argent étatique et para-étatique à la disposition de ce dernier (actuellement plus de 50 million en Suisse et plusieurs milliards d’euros en Europe), dont le contrôle est d'année en année plus concentré en quelques rares mains d'intermédiaires de tout poil, qui s'incrustent entre les créateurs et le public sans la moindre valeur ajoutée. Et chaque année, ce cinéma devient de plus en plus conformiste, vain et stérile et pousse ainsi les créateurs de talent et le public curieux à la porte. Ainsi, la loi du carnet d'adresses le mieux garni a anéanti l'engagement politique et l'excellence artistique tandis que le colonisateur hollywoodien se frotte les mains à rendre dociles les esprits et encaisser les sous…Sur la destruction de la diversité culturelle par l'oligopole des majors, lire Sandra Vinciguerra, «Hollywood pratique une discrimination culturelle à l'échelle planétaire», Le Courrier du 12 octobre 2003 :www.lecourrier.ch/hollywood_pratique_une_discrimination_culturelle_a_l_echelle_planetaire

Le copinage en culture, c'est comme le dopage en sport. Autant l'un que l'autre cassent le vrai talent pour laisser la place à de médiocres tricheurs, ce qui ressort d’un témoignage récent d’une cycliste anglaise à la chaîne BBC dans l'affaire du Madoff du vélo, Lance Armstrong, qui vient de faire la une des journaux : Nicole Cooke a expliqué les raisons qui l'ont poussée à abandonner la compétition professionnelle, la pression exercée sur elle à prendre part au triste jeu du dopage, ce qu'elle a toujours refusé ; elle a dénoncé un sport corrompu par les dés pipés et le mensonge et ce qui en résulte en fin de compte : « Pensez à toutes ces talents honnêtes disparus sans aucune reconnaissance, que de rêves brisés. Chacun vaut mille Lances. »

Pour remédier à ces méfaits en politiques culturelles, il faut des garde-fous juridiques élémentaires contre le copinage, le clientélisme et autres comportement abusifs nuisibles aux créateurs de talent et à l'excellence de tout art et artisanat dont l'existence est tributaire de l'intervention étatique sous forme de subventions. Ces moyens existent en l'état actuel, la Constitution genevoise, la Constitution fédérale et la Convention européenne des droits de l'Homme les prévoient. Il s'agit en premier lieu du droit de recours, qui est indispensable pour mettre en œuvre une procédure équitable et la liberté d'expression. Au niveau fédéral, l'on a bien compris cette exigence : Le règlement de Pro Helvetia prévoit expressément un droit de recours contre les décisions négatives de cette fondation en matière d'aide à la culture, ce qui a produit une jurisprudence digne d'intérêt du Tribunal fédéral et ainsi guidé les fonctionnaires et leurs auxiliaires à rester neutres, efficaces et transparents dans leurs activités.

Or, la nouvelle loi sur la fondation romande pour le cinéma, qui privatise et par-là « off-shorise » l’octroi des aides publiques, refuse ces moyens, cela sans aucune raison légitime et ainsi en violation flagrante des droits fondamentaux.

La Francophonieoffre de vastes ressources pour trouver et engager des évaluateurs impartiaux, sans liens avec les inféodés du voisinage. Certes, il faut un peu de courage politique et civique pour dissoudre le cartel des copineurs et neutraliser ses alliés. Cependant, c'est la seule voie possible pour retrouver la qualité lumineuse, post tenebras lux, qui a fait, à l'origine, la gloire du nouveau cinéma suisse à l'échelle nationale et internationale, un cinéma d'auteurs engagés et non de producteurs assistés, les Tanner, Goretta, Soutter, Murer, Koller et autres Dindo. Et, qui sait, faire même mieux encore que ces vénérables Anciens…

 


Christophe Germann s'est engagé sur www.observonsfrc.blogspot.ch à rendre le financement public du cinéma romand conforme aux droits fondamentaux et à contribuer à une renaissance du cinéma d'auteurs engagés et de qualité. Il est également le co-auteur d'une étude pour le Parlement européen sur la mise en oeuvre de la Convention de l'UNESCO sur la diversité culturelle à consulter sur www.diversitystudy.eu

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