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Quand écologie et féminisme font bloc

ÉCOFÉMINISME • Mobilisations contre les armes nucléaires, combats contre la pollution alimentaire, oppositions aux grands barrages hydroélectriques… Au Nord comme au Sud, des femmes tissent des ponts entre les luttes pro-environnementales et antipatriarcales. Eclairage.

L’écoféminisme. Ce néologisme désigne un concept qui établit le lien entre la domination de la nature par l’humain et la domination de la femme par l’homme. Deux attitudes qui participent d’une même logique et doivent être revisitées conjointement. Le parallèle entre la sauvegarde de la création et les relations hommes-femmes a vu le jour en 1983, lors du Forum œcuménique des femmes chrétiennes d’Europe. Il n’a rien perdu de son actualité. Aujourd’hui encore, des recherches sur le sujet sont publiées tant dans le monde académique que chrétien.

Des luttes écoféministes fleurissent, à l’instar de celle des femmes Mazahuas au Mexique qui, bébés dans le dos et parées de leurs magnifiques costumes, ont enchaîné marches, manifestations et grèves de la faim pour faire reconnaître et rétablir le droit à l’eau de leurs communautés. Comme elles, des millions de femmes pauvres défendent leur environnement, car leur vie en dépend directement. Les femmes du Nord ne sont pas en reste dans les mobilisations écoféministes: poussées par l’impératif de maintenir un cadre de vie sain pour les générations futures, elles militent aussi pour une meilleure reconnaissance du statut de la femme.
Le changement ne pourra s’opérer que si tous les acteurs et actrices concerné-e-s s’unissent pour imaginer et mettre en œuvre des alternatives à ces relations de domination. La recherche d’une attitude de non-domination n’est pas une faiblesse, mais le signe d’une force extraordinaire. C’est une quête difficile qui suppose de travailler sur toutes les relations que l’on entretient pour y traquer les dissymétries et les rapports de forces inégaux. Ceci afin de passer d’un modèle de soumission à une réciprocité véritable.
 

Ecoféminisme pour un autre monde possible

Propos recueillis par Juan TortosaComité pour l’annulation de la dette du Tiers Monde (CADTM). Traduction Inès Calstas.

Alicia Puleo García est doctoresse en philosophie à l’Université Complutense de Madrid, professeure de l’Université de philosophie morale et membre du Conseil de la Chaire d’études de genre de l’Université de Valladolid. Elle a publié récemment, en espagnol,  Ecofeminismo para otro mundo posibleEditions Cátedra, Madrid, 2011. («Ecoféminisme pour un autre monde possible»). Entretien.

En quoi consiste l’écoféminisme?
Je le comprends comme la rencontre entre la conscience féministe, écologiste, pacifiste et animaliste dans un XXIe siècle où il devient indispensable de revoir notre compréhension de la place de l’humanité sur notre terre. L’écoféminisme n’est pas seulement la conservation des espèces en voie de disparition: il lie la préoccupation pour la justice envers les humains à l’écologie sociale. […] Ce que partagent tous les écoféministes, c’est la préoccupation pour les sujets écologiques qui concernent surtout les femmes. Nous, les femmes, sommes vulnérables biologiquement et physiologiquement aux produits toxiques utilisés actuellement, et nous sommes concernées autant comme consommatrices que productrices.
Prenons l’exemple des paysannes et des femmes qui vivent dans des zones proches de cultures. Elles sont très exposées aux herbicides et aux pesticides dans ces régions. Les produits toxiques utilisés dans l’agriculture sont des perturbateurs endocriniens, des substances chimiques similaires aux œstrogènes, capables de produire des pathologies féminines spécifiques. Evidemment, ceci ne signifie pas que les hommes soient insensibles aux agressions chimiques. Mais le syndrome d’hypersensibilité chimique multiple affecte spécialement les femmes et de nombreuses études confirment que l’augmentation du cancer du sein durant les dernières décennies est due à l’exposition aux toxiques agricoles, aux dioxines libérées dans l’environnement par les fours d’incinération, aux résines synthétiques des peintures, etc.
D’un autre côté, comme l’a déjà souligné Vandana Shiva, la situation des femmes rurales et pauvres du «tiers-monde» a empiré avec le mal-développement. La Révolution verte (pas «verte» au sens écologique, car ce nom a été donné pour parler de l’intensification de la production industrielle des monocultures) a détruit la production familiale paysanne. Avec la globalisation du capitalisme, on a reconverti de grandes surfaces sauvages. Une des raisons de la naissance de l’écoféminisme dans le Sud est justement la grande baisse de la qualité de vie de millions de femmes qui doivent maintenant marcher de nombreux kilomètres pour trouver de l’eau, ou du bois pour leur foyer, car leur terres sont vouées au marché mondial. La méga-exploitation minière ou la destruction des terrains par le soja transgénique obligent les humains à partir et anéantissent les «non-humains». L’empoissonnement de l’eau, de la terre et de l’air est la nouvelle, et la dernière forme, de colonisation. La plus monstrueuse et la plus totale qu’on ait jamais vue. L’écoféminisme est une forme de résistance contre la domination et la convoitise sans limite. Il résiste aussi au rêve d’omnipotence qui veut faire croire que l’humain est un être à part, détaché de la nature.

Quels sont les apports de l’écoféminisme au féminisme et à l’écologie?
Le féminisme s’est enrichi par la sensibilité environnementale et la compréhension de la grave crise écologique que nous sommes en train de vivre. […] Il aide à voir qu’il existe une dimension écologique dans certains problèmes dont souffre le collectif féminin, comme dans les solutions. Le féminisme a toujours été ouvert aux nouvelles théories et thématiques. Ce n’est pas surprenant qu’il s’ouvre maintenant à l’écologie.
L’écologie gagne à la fois parce que les clés analytiques du féminisme lui sont utiles et les revendications d’égalité la rendent plus attractive pour les femmes. Une des peurs que suscitent les discours écologiques chez les femmes est de voir leurs mauvaises conditions de vie encore péjorées. L’écologie doit être claire, tenir compte des droits des femmes et doit être prête à travailler contre le sexisme et l’androcentrisme.
Finalement, j’aimerais signaler qu’il existe des points communs entre ce qui a été appelé «citoyenneté écologique» comme forme souhaitable d’habiter le monde et l’«éthique du soin» étudiée par la théorie féministe des dernières années. Les deux sont des modèles de coopération, de responsabilité et les deux proposent l’abandon de la tyrannie de la logique égoïste et marchande. […]

L’écoféminisme que vous défendez et celui que défendent les femmes du Sud ont-ils des points communs?
Bien sûr que l’écoféminisme critique que je soutiens a des points communs avec l’écoféminisme du Sud. En effet, le Manifeste des Femmes pour la Souveraineté Alimentaire (Nyéléni, Mali, 2007) me semble un texte complètement en accord avec nos idées. Par exemple: «Inscrivant notre lutte dans celle pour l’égalité entre les sexes, nous ne voulons plus subir ni l’oppression des sociétés traditionnelles, ni celles des sociétés modernes, ni celles du marché. Nous voulons saisir cette opportunité de laisser derrière nous tous les préjugés sexistes et de développer une nouvelle vision du monde bâtie sur les principes de respect, d’égalité, de justice, de solidarité, de paix et de liberté.» Elles reconnaissent deux types d’oppression sur les femmes et expriment le besoin de lutter contre les deux. Il n’y a ni mythification du passé, ni vision non-critique du «développement» destructeur. Les écoféministes du Nord et du Sud doivent être unies dans la solidarité internationale pour bâtir le projet commun d’un autre monde possible.

Pourquoi y a-t-il autant de résistances dans les secteurs féministes et dans les mouvements sociaux pour s’approprier ce sujet?
Je crois que, pour la majorité, il y a une méconnaissance des courants constructivistes plus récents. On identifie l’écoféminisme à un esprit bipolarisateur des sexes sans informer qu’il y a d’autres options. Beaucoup de féministes pensent que l’écoféminisme est synonyme d’identification de la femme à la nature et à la maternité. Depuis longtemps, je me bats pour démontrer que ce n’est pas vrai. Il existe aussi la peur de la sacralisation de la vie présente, ceci pourrait mettre en danger les droits sexuels et reproductifs, particulièrement dans l’interruption volontaire de grossesse. Un des axes de l’écoféminisme critique que je propose est la reconnaissance de ces droits conquis avec tant d’efforts par des générations de femmes qui ont lutté pour cela. Je ne suis pas la seule écoféministe qui présente ceci. Les écoféministes spiritualistes latino-américaines du réseau Con-Spirando font partie de «Catholiques pour le droit à décider».

Est-ce possible pour un homme de défendre l’écoféminisme?
Bien sûr que oui! […] Nous, hommes et femmes, sommes des individus avec des identités sociales qui changent avec le temps et qui s’améliorent. Un point essentiel est la revalorisation des attitudes et des pratiques du soin, généralisées dans le monde non humain, et son universalité. Hommes et femmes, nous sommes capables de les développer. C’est pour cela que l’éducation à l’écologique est nécessaire, surtout pour lutter contre les stéréotypes virils déconnectés des sentiments comme l’empathie et la compassion, stéréotypes destructeurs hégémoniques dans l’histoire de la domination. Aujourd’hui il y a beaucoup d’hommes qui sont critiques envers ces modèles et qui veulent les changer. L’écoféminisme peut être leur choix! I
 

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PUBLICATION

Une référence en français

L’un des rares ouvrages sur l’écoféminisme disponible en français, Ecoféminisme, de Maria Mies et Vandana Shiva, présente les regards croisés
de deux femmes, l’une sociologue du Nord, l’autre physicienne et philosophe du Sud. Leur thèse principale est énoncée dès les premières lignes: le système actuel «s’est construit et se maintient par la colonisation des femmes, des peuples étrangers et de leurs terres, et de la nature qu’il détruit graduellement.»
Dans une approche holistique combinant des perspectives anthropologiques, écologiques, économiques et sociologiques, Mies et Shiva abordent la thématique de l’écoféminisme au sens large, à travers un florilège d’exemples qui montrent l’impact des politiques d’ajustements structurels imposées aux pays du Sud et la désacralisation de la nature. Puis elles analysent le mythe du développement par rattrapage et la domination du corps féminin, en mettant
en lumière les interrelations entre les différentes manifestations de domination et en démontrant qu’elles participent d’une même idéologie. Rédigé il y a bientôt quinze ans, cet ouvrage demeure (désespérément!) d’actualité.

Hélène Bourban

Ecoféminisme, Maria Mies et Vandana Shiva, L’Harmattan, 1998, 363 p.

* Les textes publiés dans cette page sont issus d’Info Cotmec (supplément d’octobre 2012), le bulletin de la Commission Tiers Monde de l’Eglise catholique.

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