En décembre 2025, après plus de vingt ans d’atermoiements, les Chambres fédérales se sont enfin accordées sur une nouvelle allocation de garde pour les enfants jusqu’à 8 ans. Le programme fédéral de soutien à l’accueil extrafamilial, lancé en 2003 comme «mesure provisoire», arrivera à échéance à fin 2026. Il aura donc fallu deux décennies et un contre-projet indirect à l’initiative sur les crèches pour que la Confédération admette qu’il fallait agir. Le comité d’initiative a d’ailleurs annoncé en mars de cette année le retrait conditionnel de son texte, maintenant que ce contre-projet a été adopté.
Ce dossier n’est pas qu’une victoire législative tardive. Il met en lumière un problème que la Suisse peine à regarder en face: celui d’un pays qui repousse sans cesse la question de savoir qui, demain, portera ce qu’il a construit. La Suisse compte en effet parmi les nations les plus riches du monde en termes de PIB par habitant, et affiche pourtant le taux de fécondité le plus bas de son histoire: 1,29 enfant par femme, loin des 2,1 nécessaires au renouvellement des générations. Elle se classait déjà en 2021 au 38e rang sur 41 pays dans le classement Unicef1>Unicef, «Where Do Rich Countries Stand on Childcare?», juin 2021. des politiques familiales (garde d’enfant et congé parental).
Face à cette évolution, la réponse la plus souvent avancée par les milieux économiques consiste à compenser le déficit de naissances par l’immigration de travail. Cette approche n’est pas le sujet ici, et n’a rien de condamnable en soi: c’est sa suffisance qu’il faut interroger. Réduire l’immigration à une variable d’ajustement du marché du travail, c’est traiter en creux un problème de fond, celui de savoir si la Suisse veut encore se projeter dans ses propres générations futures.
L’enjeu dépasse largement la question de principe idéologique. Selon les derniers scénarios de l’Office fédéral de la statistique, le rapport entre retraités et personnes en âge de travailler, aujourd’hui de trois actifs pour un retraité, tombera à environ deux pour un d’ici à 2050.2> OFS, «Une croissance due à la migration et un vieillissement rapide marqueront l’évolution de la population jusqu’en 2055 », 15 avril 2025. Ce basculement ne se corrige pas en une législature: il se prépare sur plusieurs décennies, ou il se subit.
Le problème n’est pourtant pas l’absence totale de mesures, mais leur dispersion. La nouvelle allocation de garde concerne les enfants jusqu’à 8 ans et est pilotée par les cantons [financée par les cotisations patronales]. Le congé paternité, limité à deux semaines, a été voté cinq ans plus tôt, sans lien avec ce premier dossier. Le logement familial relève d’une tout autre politique, alliant urbanisme et marché immobilier, sans qu’aucun de ces chantiers ne soit pensé en fonction des autres. Il en résulte une politique familiale par appartements séparés plutôt qu’une maison construite d’un seul geste.
Réduire cette question démographique à ses seules conséquences économiques serait une erreur stratégique. Ce n’est pas d’abord un problème de cotisations ou de main-d’œuvre. C’est la question de savoir si la Suisse offre encore à celles et ceux qui le souhaitent les conditions concrètes pour fonder une famille, avoir le nombre d’enfants qu’ils désirent, sans que cela devienne un défi majeur. Un quart des jeunes adultes disent vouloir trois enfants ou plus. L’écart entre ce désir et sa réalisation n’est pas un hasard démographique, mais le fruit d’un manque de vision politique.
Rien de tout cela ne se résoudra par une mesure isolée ni par le seul jeu de l’offre et de la demande sur le marché du travail. Cela suppose de sortir la politique familiale des postures partisanes où elle est enfermée depuis longtemps, pour la retraiter comme ce qu’elle est réellement: une question qui engage l’avenir du pays tout entier. Réenchanter la famille, ce n’est pas l’affaire d’un parti. C’est la condition pour qu’il y ait, demain, encore une Suisse pour en débattre.
Notes