L’Espagne bascule dans une crise sociale et politique sans précédent à la suite de l’expulsion tragique de Maricarmen, une octogénaire chassée de son logement historique. En l’espace d’un mois, la colère populaire a embrasé le pays: occupation de la Puerta del Sol à Madrid et de trente autres villes, rejet de deux décrets d’urgence par le parlement et décès de la vieille dame à l’hôpital.
Face à cette impasse historique, le premier ministre, Pedro Sánchez, a dissous le Parlement en convoquant des élections législatives anticipées pour le 29 novembre, tandis que les syndicats et les mouvements sociaux s’organisent pour paralyser le pays lors d’une grève générale nationale le 11 novembre. Entretien avec Blanca Martínez, militante du Sindicato de inquilinas e inquilinos (syndicat des locataires) de Madrid et de Anticapitalistas, deux organisations de gauche radicale, très actives sur les questions sociales et le logement.
Comment interprétez-vous l’ampleur de la mobilisation après l’expulsion de Maricarmen et les réactions qu’elle a suscitées?
Blanca Martínez: Le jour même de son expulsion, la manifestation organisée en quelques heures a rassemblé près de 15 000 personnes. C’était très fort. Nous avons assisté à une formidable vague de solidarité, avec l’occupation de la Puerta del Sol et des mobilisations dans de nombreuses villes. Mais nous avons aussi vu émerger une réaction très violente de l’extrême droite, avec des groupes fascistes venant provoquer les rassemblements. Cela reflète le moment politique que nous traversons. Le logement est devenu un enjeu central et cristallise une colère sociale très profonde.
Comment comprendre une telle mobilisation pour le logement dans l’Etat espagnol?
Le problème s’est aggravé de façon exponentielle. Il y a une forme de désenchantement et un sentiment de décalage entre les promesses de progrès social du gouvernement présenté comme progressiste et la réalité: les salaires stagnent, alors que les loyers et les prix augmentent. Notre syndicat a réussi à entendre le mécontentement et les préoccupations concrètes des gens. L’année dernière, plus de 100 000 personnes ont manifesté dans les rues, du jamais vu depuis des années pour le logement.
«Nous avons près de quatre millions de logements vides
dans l’ensemble
de l’Etat espagnol,
dont 400 000 à Madrid et région»
Blanca Martínez
Peux-tu revenir sur le contexte de la naissance du syndicat des locataires?
Il faut remonter à la crise de 2008, qui a vu l’explosion des expulsions hypothécaires et la création d’importants mouvements pour le logement les PAH (Plataforma de Afectados por la Hipoteca). Ensuite, en 2012-2013, les importantes baisses d’impôts octroyées par la Parti populaire [droite] ont permis aux sociétés d’investissement immobilier d’investir dans le logement. La hausse importante des taux hypothécaires a fait basculer le marché vers la location. Le syndicat est né en 2017, à Madrid et à Barcelone, d’une union entre les PAH, les squats, ainsi que d’autres mouvements sociaux, tels que les écologistes.
En 2019, l’expulsion d’un immeuble entier à Madrid, racheté par un fonds vautour [fonds d’investissement spéculatif], où vivaient des familles depuis des décennies, a marqué un tournant dans notre stratégie. Les «immeubles en lutte» ont un fort potentiel parce qu’ils permettent d’organiser un ensemble de locataires face à un même propriétaire. Grâce aux cotisations à minima de 20 euros par an, nous rémunérons huit salarié·es, qui soutiennent le travail des militant·es en accomplissant des tâches administratives et juridiques. Aujourd’hui, nous sommes présent·es dans trente villes. En seulement deux semaines après l’expulsion de Maricarmen, nous sommes passé·es d’environ 2800 à 6500 membres.
Quelles sont les principales revendications?
Premièrement, nous demandons des contrats de bail à durée indéterminée. Actuellement, au terme des contrats de locations, les propriétaires peuvent renouveler le contrat à un prix qui peut être deux fois plus élevé. Deuxièmement, nous défendons une baisse de 50% des loyers et leur adaptation aux revenus du quartier ou des ménages. Le logement ne devrait pas représenter plus de 20% des revenus. Or, dans la réalité, cette part atteint parfois 70%. Troisièmement, nous exigeons l’expropriation des fonds vautours. Pendant les années du Parti populaire, des milliers de logements publics ont été vendus à ces fonds qui s’échangent ces biens dans une logique spéculative. Quatrièmement, la fin des logements vides. Nous avons près de quatre millions de logements vides dans l’ensemble de l’Etat espagnol, dont 400 000 à Madrid et région. J’ajouterai ici le problème des locations touristiques: 17 000 à Madrid, dont la majorité sont illégales et pourraient être remises sur le marché locatif classique.
Nos revendications n’ont cessé d’évoluer. Nous avons commencé par revendiquer le prolongement des baux, mais désormais nous voulons un changement profond du modèle, avec un logement 100% public et accessible à toutes et tous.
Quelles sont les stratégies en perspective?
Il y a d’abord la grève partielle des loyers. Dans ces situations, les locataires continuent à payer leur loyer initial en faisant fi des augmentations. L’argent reste consigné et ils·ou elles ne sont pas considéré·es en défaut de paiement. Cela ralentit la procédure et permet au syndicat, pendant ce temps, de développer différentes formes de pression: contacter d’autres immeubles ou enquêter sur le fonds vautour concerné. C’est une stratégie encore en construction, mais qui peut être très puissante à l’échelle d’immeubles entiers.
Et puis, il y a le Nos quedamos [On reste], qui est la stratégie la plus connue du syndicat. Elle consiste à mobiliser un maximum de personnes pour empêcher physiquement une expulsion, comme dans le cas de Maricarmen. Mais l’expulsion, c’est que la pointe de l’iceberg, la dimension la plus médiatique et violente du problème. Nous agissons aussi lorsque le propriétaire ne rend pas la caution ou facture abusivement des réparations. Nous voulons être présent·es auprès des locataires et obtenir des victoires, même modestes.
Le mois prochain, il y aura une grève générale, puis des élections nationales, quelles sont vos perspectives pour l’avenir?
Nous voulons principalement que le syndicat soit un outil de lutte contre l’extrême droite. Dans ce cadre, l’organisation des comités de quartier est essentielle. A Madrid, nous sommes implanté·es dans quarante quartiers. En croisant revenus et vote, on constate que les quartiers avec les revenus les plus bas sont ceux où il y a le plus d’abstention et où l’extrême droite monte progressivement. Mais il ne s’agit pas d’un vote par conviction, mais souvent à cause du désenchantement. Ce sont les endroits où l’on va travailler en priorité.
Le jour de la grève, nous organiserons des piquets dans les quartiers. Nous voulons que la mobilisation nous dépasse, que nous devenions un espace de coordination pour toutes les personnes qui souhaitent s’organiser collectivement. La grève doit être une démonstration concrète de la démocratie que nous voulons construire: des assemblées dans les lieux de travail, dans les lycées, les universités et dans tous les quartiers. Sans soutenir de parti aux élections, le syndicat s’engagera contre l’extrême droite car la droite menace déjà notre existence.