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«Naza»: pas de quoi s’étonner

Nicolas Rousseau décrypte la réception critique de Naza, le documentaire de Yuval Abraham et Rachel Szor fondé sur les confessions de militaires israéliens.
Gaza

Sur le documentaire Naza qui remet enfin le calvaire de Gaza au centre de l’actualité, je m’en tiendrai à dire qu’il démontre comment les soldats israéliens en sont arrivés à tuer en connaissance de cause des civils palestiniens à Gaza.

En fait, rien de nouveau: comme cela se trouve déjà documenté depuis 2024, de hauts responsables israéliens ont explicitement cautionné de telles pratiques, considérant les Palestiniens comme des animaux, appelant à leur affamement, à leur déportation, à la privation de leur identité même; et depuis 2006, Tsahal applique la doctrine dite Dahiya, qui encourage des frappes disproportionnées contre l’ennemi, quelles que soient les pertes civiles. Doctrine encore amplifiée aujourd’hui par l’intelligence artificielle, qui tend à déresponsabiliser tous les auteurs de ces frappes contre des cibles désormais déshumanisées.

Rien d’étonnant non plus que ce documentaire suscite de très violentes protestations sur place, surtout parce qu’il émane de réalisateurs israéliens et incrimine une armée qu’une certaine intelligentsia veut toujours considérer comme la plus morale du monde. Diverses pressions exercées contre eux, voire menaces de mort, la société israélienne ne connaît plus de limites aux dérives les plus extrémistes, ce qui conduit le directeur même du journal Haaretz à considérer qu’elle ne correspond plus à une réelle démocratie.

Nous ne devrions pas non plus nous étonner de la réaction mitigée de certains milieux qui se disent pourtant opposés à l’actuel gouvernement Netanyahou. A les entendre, quoique utile à certains égards, ce film Naza comporterait quelques graves défauts: aucune distance critique, sources anonymisées, contextualisation insuffisante, extrapolations discutables. En particulier, ses réalisateurs n’auraient pas suffisamment insisté sur le massacre du 7 octobre 2023, ni montré les difficultés de la guerre en milieu urbain, qui nécessairement impacte les civils…

Parions que, faute de pouvoir dénoncer ici quelque antisémitisme, tous les influenceurs pro-israéliens ne vont pas tarder à nous imposer ce discours dépréciatif, quitte à flirter avec un certain révisionnisme, le même qui, dans l’après-guerre, a amené divers exégètes à relativiser la portée de films sur l’Holocauste, tels Nuit et brouillard ou Shoah. Trop d’images jouant sur la sensibilité du spectateur, d’affirmations mal vérifiées ou insuffisamment référées à l’actualité de l’époque, affirmaient alors certains d’entre eux… L’armée israélienne travaillerait d’ailleurs déjà à l’élaboration d’un contre-documentaire.

Difficile d’ignorer que ces critiques de Naza dissimulent en fait un malaise qui relève du non-dit: pour les partisans inconditionnels d’Israël, impossible d’admettre qu’un peuple qui a enduré le martyre puisse en arriver lui aussi à perpétrer des actes de type génocidaire. Comme si ses propres souffrances passées devaient à jamais le dédouaner de toute dérive. Ajoutons au passage que cet aveuglement obéit aussi à des impératifs géostratégiques: la reconnaissance d’un fait génocidaire devrait normalement se traduire par une intervention internationale, démarche qu’ont toujours refusée tous les parrains d’Israël.

En réalité, à travers la guerre destructrice contre les Gazaouis, ce que le documentaire Naza nous donne à comprendre, c’est une réalité qui n’a rien d’étonnant: comme l’avait déjà décrit Freud, prise dans des situations extrêmes et quand le pouvoir même l’incite à dépasser tous les interdits civilisationnels, n’importe quelle personne ordinaire peut être conduite à commettre des actes inhumains relevant de son instinct de mort, quelles que soient ses convictions morales et ses expériences antérieures; dans un récent documentaire sur la guerre d’Algérie, un séminariste appelé alors sous les drapeaux confessait qu’il s’était habitué à la pratique de la torture, qu’il y avait même pris goût.

Au-delà des massacres commis à Gaza, et même s’il peut ici et là prêter à discussion, voilà donc ce que Naza doit nous apprendre: si démocratique se prétend-elle, si apparemment vaccinée contre les horreurs du passé, aucune société ne nous prémunit définitivement contre les tendances mortifères qui sommeillent dans notre inconscient. A nous d’y être toujours attentifs, et surtout de dénoncer tout pouvoir ou gouvernement qui feint de les oublier, ou pire, qui ne craint pas de les réveiller.

Nicolas Rousseau est essayiste et écrivain, Boudry (NE).