En tant que traducteur, il arrive souvent que l’on traduise des textes que nous n’avons pas nous-même choisis. Telle ou telle maison d’édition achète les droits d’un bouquin puis demande à l’un·e ou l’autre traducteur·ice de son répertoire d’en réaliser la traduction, ce que l’on fait en général volontiers puisque c’est notre métier.
La demande peut aussi provenir d’une revue et, dans ce cas-là, il s’agit bien souvent de traduire une nouvelle ou des poèmes. C’est une diversion bienvenue: la poésie et les nouvelles sont des genres moins souvent édités en traduction, il est donc plus rare que l’on puisse s’y attaquer. Pour la revue Viceversa – dont c’est maintenant la vingtième édition –, j’ai ainsi déjà traduit des poèmes de Simone Lappert et de Raphaël Urweider. Cela m’avait permis de me plonger dans une œuvre que je ne connaissais pas et de découvrir de nouvelles voix et différentes manières d’écrire de la poésie.
Ce n’est pas le cas pour Nora Osagiobare: après l’avoir découverte lors des Prix suisses de littérature 2026, j’ai été chargé par Florence Robins, l’éditrice des éditions lausannoises La Veilleuse, de traduire en français son Daily Soap, qui paraîtra à l’automne 2027. Si je connais donc l’écriture de Nora, on ne peut pas dire qu’Un jardin de poil et de peau ressemble beaucoup à son roman. C’est encore la même langue acérée, le ton est cependant différent. Cela peut s’expliquer par le mélange des genres que l’on retrouve dans ce court texte: la majeure partie est composée du récit introspectif d’une narratrice qui réfléchit sur son corps et, on le comprend peu à peu, aux différentes imperfections qu’elle lui trouve, imperfections correspondant à différentes normes sociales. Ces réflexions sont entrecoupées de textes médicaux portant sur différentes méthodes de médecine esthétique, allant du Botox au microneedling, dont il fallait garder le ton très froid et scientifique tout en essayant de rendre compréhensible de quoi il s’agissait. Finalement, il y a cette réponse d’un moteur de recherche qui semble directement recrachée par une IA. J’ai hésité un moment à chercher la même question sur internet et à simplement coller la réponse dans ma traduction, avant de traduire moi-même. Jongler entre ces trois genres au sein du même texte représentait l’un des défis de cette nouvelle, et c’est aussi ce qui la rendait intéressante à traduire.
Pour finir sur un autre passage demandant une certaine créativité, je vais revenir sur un extrait qui montre bien que traduire n’est pas toujours garder le texte original:
«Aus der Haut fahren, auf der faulen Haut liegen, die Haut retten, nicht aus seiner Haut können, etwas geht unter die Haut, eine dicke Haut haben, eine dünne Haut haben, wie eine zweite Haut passen, die Haut zu Markte tragen, eine ehrliche Haut, das geht auf keine Kuhhaut.»
Osagiobare rassemble dans son texte diverses expressions qui comportent toutes le mot Haut – peau. Il s’agissait ici de trouver des expressions francophones, si possible ayant plus ou moins le même sens, et de jouer avec leur rythme pour reproduire le même effet sur mes lecteur·ices. Dans ma traduction, voilà ce que ça donne:
«À fleur de peau, traîner sa peau, sauver sa peau, comme une seconde peau, avoir dans la peau, avoir la peau dure, avoir la peau sensible, faire peau neuve, jouer sa peau, vendre sa peau, peau de vache.»
J’ai gardé le même nombre d’expressions que l’original, tout en m’éloignant un peu du sens et en réarrangeant leur ordre pour qu’elles soient plus fluides à la lecture. La répétition du mot peau dans des contextes différents et sans aucun rapport provoquera, je l’espère, le même étonnement que dans l’original. Reste à voir si les lecteur·ices seront sensibles à ce texte dans lequel j’ai joué ma peau ou s’il leur donnera plutôt l’impression d’avoir glissé sur une peau de banane.