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Bénin: un syndicat anti-impérialiste

Anouk Essyad, militante du SSP, s’est rendue cet été au Forum social mondial de Cotonou. Elle s’y est entretenue avec Kouami Norbert Kouto, de la CSTB, principal syndicat de lutte béninois. Au cœur des échanges: l’économie politique de l’impérialisme au Bénin, l’essor d’une alternative panafricaine et un bilan critique de ce forum entravé.
Les ateliers de la Benin Textile Corporation (BTC) au sein de la zone industrielle de Glo-Djigbé, à 45 km de Cotonou. Cette entreprise à capitaux majoritairement étrangers intègre la transformation du coton. Elle est directement alimentée par le monopole privé de la Sodeco. KEYSTONE
Entretien

En août 2026, le Syndicat des services publics (SSP) m’a dépêchée à Cotonou pour participer au 17e Forum social mondial (FSM). Avec un objectif clair: faire vivre l’internationalisme syndical et tisser des alliances de combat contre l’austérité et le militarisme. A cette occasion, j’ai pu m’entretenir avec Kouami Norbert Kouto, secrétaire général adjoint de la Confédération syndicale des travailleurs du Bénin (CSTB). Première force syndicale du pays, son organisation maintient un cap revendicatif frontal, au prix d’une répression ciblée et brutale.

Quelle analyse votre syndicat fait-il de la situation politique et sociale?

Kouami Norbert Kouto: Depuis l’élection de Patrice Talon en 2016, toutes les parcelles de liberté – comme le droit de grève ou de manifestation – ont été supprimées. Actuellement, trois membres de notre Confédération sont en prison pour avoir scandé: «Forces françaises, hors du Bénin». Mais la répression prend des formes plus insidieuses. Par exemple, dans le secteur de l’enseignement où je travaille, c’est le pouvoir qui nomme les directeurs d’établissements ou les responsables de collèges. Les personnes affiliées à la CSTB sont d’office écartées, peu importent leurs qualifications.

Dans ce contexte, nous devons actualiser nos revendications et nos modes d’action. Comme la grève est désormais illégale, on construit des grèves du zèle, pour faire chuter le rendement. Par exemple, si un ouvrier à la machine doit produire quatre bouteilles par jour, il n’en produit plus que deux. Dans l’enseignement, on vient en classe, mais on ne donne pas cours.

S’ajoute à cette répression un net durcissement des conditions de vie: l’impôt et les taxes ont doublé, alors que les salaires n’ont pas bougé1>Le salaire mensuel minimum est de 52’000 francs CFA, soit environ 75 francs.. Parallèlement, les services publics sont défaillants: l’éducation n’est pas gratuite, la santé n’est pas gratuite. On nous dit qu’il n’y a pas de moyen pour recruter des enseignant·es ou des soignant·es. Le gouvernement nous explique que le FMI et la Banque mondiale plafonnent le seuil du budget dédié aux salaires. Or, chaque année, il recrute plusieurs centaines de policiers!

Quel est l’état du capital au Bénin? Quels sont les groupes étrangers les plus influents?

Le capital d’Etat n’existe pratiquement plus, c’est le capital privé qui domine. L’ensemble des secteurs stratégiques (énergie, communications et transport) sont aux mains du capital étranger. Par exemple, la construction est dominée par les groupes français et chinois, tandis que le secteur bancaire est dominé par des groupes marocains. Quant à la téléphonie, ce sont des groupes marocains et d’Afrique du Sud. Mais, bien que cette domination soit diversifiée, l’influence de la France reste structurellement déterminante.

Qu’en est-il du coton?

Les paysans subissent la double dépendance des banques et de la Société de développement du Coton (Sodeco) – par laquelle s’est d’ailleurs enrichi l’ancien président du pays Patrice Talon2>Auquel a succédé son dauphin et ministre de l’Economie Romuald Wadagni, investi en mai 2026.. La banque prête de l’argent à un taux de 12%, pour permettre aux paysan·nes d’acheter des graines, des intrants, de l’engrais et l’insecticide à la Sodeco, qui détient le monopole absolu. Les producteurs n’ont même pas le droit d’acheter ces produits ailleurs qu’au Bénin! C’est aussi la Sodeco qui fixe unilatéralement les prix d’achat du coton, en s’assurant un bénéfice énorme.

Comment cette mainmise étrangère s’exprime-t-elle dans le secteur de la construction des routes?

D’un côté, il y a les grands groupes qui construisent les ponts ou les grands bâtiments publics, comme, par exemple, le français Satom, succursale de Vinci. De l’autre côté, les chefs d’Etat créent leurs propres entreprises afin de prendre des parts du marché public. C’est le cas de Porteo, un groupe bénino-ivoirien qui a construit le pont de Porto-Novo, [à Cotonou], né de ces collusions au sommet de l’Etat.

Ce processus de captation des marchés publics s’observe aussi pour les routes. Jusqu’aux années 1990, les travaux publics relevaient d’une régie d’Etat, qui recrutait directement ses ingénieurs et les ouvriers qui construisaient les voies. Ce service public a été démantelé au profit des grands groupes étrangers (Satom, Porteo ou Ofmas) qui ont repris la main sur le secteur.

Assiste-t-on à la cristallisation d’une classe bourgeoise béninoise fusionnée avec l’appareil d’Etat?

C’est un processus en cours. Cette élite veut avoir le marché national pour elle. Mais, en l’état, elle représente surtout un supplétif des intérêts impérialistes, notamment français. Par exemple, le supermarché Erevan est adossé au groupe français Super U. On a donc une imbrication entre ces grandes entreprises françaises qui décident de tout et le pouvoir national. Dans ce contexte, la bourgeoisie béninoise n’a pas de réel pouvoir politique; elle se contente de recueillir les miettes de l’impérialisme.

Une alternative panafricaine?

Comment la population perçoit-elle cette situation?

Le sentiment anti-impérialiste s’est renforcé avec l’avènement de l’AES, l’Alliance des Etats du Sahel (Mali, Burkina Faso et Niger). Mais, au Bénin, cette conscience n’est toutefois pas aussi forte qu’au Niger ou au Burkina Faso, car la domination française s’y exerce de façon moins frontale. La présence de l’impérialisme est plus diffuse.

Toutefois, même ici, l’anti-impérialisme se résume parfois à un simple ressentiment anti-français. On ne parle plus d’Etat français, mais d’origine des individus. Malgré ces limites, je pense que l’esprit anti-impérialiste renaît, porté par un panafricanisme cultuel fort: on veut être Africain·es et fiers de l’être.

Quelle lecture faites-vous des approches panafricaines?

Le panafricanisme a plusieurs courants. Il y a le panafricanisme kémite, identitaire, selon lequel si tu es blanc, tu n’es pas panafricain. Il y a aussi un panafricanisme bourgeois, dont l’ambition est de chasser les investisseurs internationaux, pour pouvoir reprendre leur place et accaparer les richesses de la même manière. A l’inverse, le panafricanisme révolutionnaire vise la libération réelle des peuples africains de la domination impérialiste. Ce courant veut aussi une meilleure coopération et la fin des guerres fratricides sur le continent. Ces guerres sont orchestrées depuis l’Occident: l’Afrique ne produit pas d’armes, mais elle sert de déversoir pour les écouler.

Comment analysez-vous le positionnement de l’AES face au capital étranger?

C’est assez différent d’un pays à l’autre. A mon avis, le Burkina Faso et le Niger affichent la volonté de s’appuyer sur les masses populaires, alors qu’au Mali, c’est plutôt l’élite militaire qui décide.

Cela dit, c’est vrai que ce contexte favorise l’implantation d’autres acteurs, notamment chinois ou russes. Nous en sommes conscients et on ne veut pas quitter un maître pour un autre maître. Mais l’ancien colonisateur ne discute même pas: il est prêt à instrumentaliser des crises majeures pour défendre ce qu’il considère être son pré carré. Tandis que face à la Chine ou à la Russie, on sait peut-être davantage comment négocier.

Quel bilan tirez-vous du Forum social3>Le 17e Forum social mondial s’est tenu à Cotonou du 4 au 8 août 2026 dans un contexte de répression et de blocage initial des autorités, avant qu’un format réduit ne soit finalement autorisé. Plusieurs organisations ont par la suite dénoncé la passivité de la direction du FSM face à ces entraves. Lire lecourrier.ch/2026/08/05/au-benin-un-forum-social-mondial-entrave et lecourrier.ch/2026/08/11/bilan-contraste-pour-le-forum-social, marqué par la répression des autorités locales et par l’attitude de ses instances dirigeantes?

C’était la première fois que notre confédération participait au FSM, dont nous avons découvert l’existence presque par hasard. Je pense que les organisateur·ices ont failli. Si la brutalité du gouvernement était prévisible, c’est inacceptable que la direction du forum n’ait pas dénoncé ça. Aucun rapport de force n’a été recherché. Les organisateurs ont préféré s’appuyer sur des syndicats «jaunes» proches du pouvoir, tandis qu’ils ne nous ont jamais impliqués. Nous sommes la seule confédération syndicale à ne pas avoir été partie prenante de l’organisation du forum, précisément parce que nous assumons notre position critique face au pouvoir en place.

Notes[+]

Anouk Essyad est historienne et militante SSP.