Les vagues de chaleur qui ont frappé la Suisse cet été marquent un tournant: elles ne sont plus des épisodes exceptionnels, mais une réalité durable à laquelle nous devons nous adapter. Pour autant, le débat ne peut pas se réduire à être pour ou contre la climatisation. Celle-ci peut faire partie des solutions lorsqu’elle est nécessaire, mais elle ne saurait constituer à elle seule une politique publique. La responsabilité des pouvoirs publics est de garantir un véritable droit à la fraîcheur: des logements où l’on puisse dormir, des EMS qui protègent leurs pensionnaires, des écoles où les enfants puissent apprendre et des lieux de travail compatibles avec la santé.
A l’image du droit à l’alimentation récemment inscrit dans la Constitution genevoise, ce principe traduit une exigence simple: lorsqu’un besoin devient essentiel à la dignité humaine, la collectivité doit se donner les moyens de le garantir. Le droit à la fraîcheur ne signifie pas un climatiseur pour toutes et tous, mais la mobilisation de tous les leviers disponibles, de ce qui est immédiatement réalisable au plus long terme: équipement en appareils de rafraîchissement économes à l’usage (brasseurs d’airs plafonniers), protections solaires extérieures, climatisation dans certains cas, végétalisation de l’espace public, rénovation des bâtiments.
Un enjeu de justice sociale. Cette approche est aussi une question d’équité. Une libéralisation généralisée de la climatisation profiterait d’abord à celles et ceux qui ont les moyens de s’équiper et d’assumer des factures d’électricité plus élevées. Les locataires, les personnes âgées et les habitant·es des logements les plus exposés resteraient davantage confrontés aux fortes chaleurs.
Il est admis de longue date qu’un logement doit pouvoir être chauffé correctement en hiver. Avec le dérèglement climatique, il devient tout aussi légitime d’exiger qu’il reste habitable en été. C’est pourquoi les propriétaires doivent progressivement intégrer cette nouvelle exigence. La motion déposée par les Vert·es au Grand Conseil en juin dès les premières vagues de chaleurs s’inscrit dans cette perspective: adapter notre parc immobilier au climat qui est désormais le nôtre, en privilégiant les solutions les plus efficaces et les moins énergivores.
Durant la canicule extrême de fin juin, les autorités ont rappelé les gestes essentiels: fermer les fenêtres et les volets durant la journée, puis aérer la nuit lorsque les températures baissent. Encore faut-il que cela soit possible. A Genève, plus de la moitié de la population se déclare gênée par le bruit du trafic routier, contre une infime minorité dans des villes comme Berne. Dormir les fenêtres ouvertes n’est pas une option pour beaucoup. Garantir le droit à la fraîcheur suppose donc aussi d’opérer des choix clairs: réduire les îlots de chaleur, végétaliser davantage, mais aussi diminuer les nuisances sonores afin que les stratégies de rafraîchissement naturel puissent réellement fonctionner.
La viabilité économique en toile de fond. Une politique sérieuse ne peut pas davantage se limiter à l’adaptation. Plus le climat se réchauffera, plus les besoins de refroidissement augmenteront. Les récentes vagues de chaleur ont aussi rappelé leur coût économique: baisse de la productivité, perturbations des transports lorsque les infrastructures atteignent leurs limites, fragilisation des chaînes d’approvisionnement et pression accrue sur les réseaux énergétiques. Chaque franc qui n’est pas investi aujourd’hui dans l’adaptation de notre territoire et dans la réduction des émissions sera payé demain sous forme de coûts supplémentaires pour les entreprises, les collectivités publiques et les ménages. Agir pour le climat n’est donc pas seulement une exigence écologique; c’est une politique de résilience, de stabilité économique et de bonne gestion.
Le rôle de la politique n’est pas de choisir entre le climat et la santé. Il est de garantir les deux. C’est pourquoi il est temps d’engager un débat de fond sur un véritable droit à la fraîcheur: non comme un slogan, mais comme un nouveau principe d’action publique à la hauteur de la nouvelle donne climatique.