Coup de dé, coup gagnant? En annonçant lundi la dissolution du parlement et l’avancement des élections législatives au 29 novembre , Pedro Sánchez tente de surfer sur le mécontentement populaire, après le rejet vendredi de ses deux projets de loi visant à freiner les expulsions de locataires, dans un pays qui traverse une grave crise du logement. Habilement, le président du gouvernement espagnol, dont le Parti socialiste (PSOE) a été défait lors des dernières élections régionales et qui souffre des conséquences de la crise de Ceuta, tente de cette façon de reprendre la main, en s’appuyant sur un mouvement social inédit sur le plan national, alors que les sondages lui prédisaient jusque-là une défaite inéluctable lors du scrutin prévu à la mi-2027.
Le socialiste n’en est pas à son premier coup politique. En 2023, alors que le PSOE sortait d’une série de scrutins cuisants, il avait fait des alliances entre la droite et l’extrême droite, au niveau de régions, le repoussoir permettant de mobiliser les électeurs progressistes et de remporter, à la surprise générale, des législatives anticipées.
Peut-il à nouveau réussir? Un seul chiffre suffit à décrire la gravité de la situation du logement en Espagne: 20% des foyers les plus modestes consacrent au moins 70% de leurs revenus à se loger. Une situation intenable qui a entraîné près de 25 000 expulsions l’an dernier dans le pays, malgré les précédentes lois votées en 2023 pour protéger les habitant·es. Et cela, alors que près de 15% du parc immobilier résidentiel est inoccupé…
Le quitte ou double de M. Sánchez peut être lu de deux façons. Certains relèveront que ces nouvelles propositions en matière de logement – prolongement des baux à durée limitée, blocage partiel des loyers, déductions fiscales, durcissement des conditions d’expulsion et éventuel soutien aux propriétaires, limites aux investissements spéculatifs et aux logements touristiques – arrivent bien tard, puisqu’elles étaient réclamées de longue date par Sumar, le partenaire de gauche des socialistes au sein de l’exécutif.
Dans un autre sens, la focalisation portée par Pedro Sánchez sur le thème du logement jette une lumière crue sur l’absence de solutions avancées par les partis de droite et d’extrême droite à la crise de l’habitat, pourtant première préoccupation des Espagnol·es, loin devant la situation économique et l’immigration. Pis, le camp conservateur apparait bien souvent comme l’allié – notamment dans les régions qu’ils gouvernent – des spéculateurs, y compris les fameux fonds vautours qui rachètent à tour de bras l’immobilier existant, doublant voire triplant au passage les loyers. Une pratique que le cas de Maricarmen, à l’origine des mobilisations actuelles, a exposé aux yeux de toute l’Espagne: cette octogénaire fragile a été expulsée de l’appartement qu’elle occupait depuis septante ans pour avoir «refusé» de payer 2600 euros de loyer mensuel!
Vingt pour cent des foyers les plus modestes consacrent au moins 70% de leurs revenus à se loger.
Empêtré dans des affaires de corruption et harcelé par une extrême droite qui a fait de «l’invasion de Ceuta» une mine d’or, le Parti socialiste espagnol joue là une carte maîtresse, afin de remettre la question sociale au cœur du débat public à la veille des élections. Reste à savoir si Pedro Sánchez et ses alliés de gauche, usés par huit ans de pouvoir, conservent assez de crédibilité pour incarner un projet mobilisateur et stopper, en Espagne, la marche en avant de l’internationale conservatrice. Réponse le 29 novembre.