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L’affaire Thélyson Orélien et la fabrique du succès

Les logiques industrielles de l’édition ont contribué à créer le «phénomène» Thélyson Orélien et ont rendu sa chute d’autant plus spectaculaire. Notre exergue, alors que le débat en France est très polarisé.
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Exergue

Tout le monde a entendu parler de C’était ça ou mourir. Si Thélyson Orélien réfute avoir écrit son roman avec l’IA, sa crédibilité a été sérieusement émoussée lorsque sont ressorties plusieurs affaires anciennes de plagiat avéré concernant des articles, des poèmes et une nouvelle. Evincé de la première liste du Goncourt, l’auteur n’a eu d’autre choix que d’interrompre sa tournée promotionnelle pour rentrer au Québec. Il serait en train de constituer un dossier prouvant qu’il n’a pas eu recours à l’IA. Ou détaillant peut-être de quelle manière il l’a utilisée.

La matière même du texte lui appartient, qui fait écho à son propre exil d’Haïti et a bouleversé des milliers de lecteur·ices. Mais il est vrai que son style comporte les tics de langage caractéristiques d’une écriture artificielle, qu’il l’ait utilisée ou non: rythme ternaire, comparaisons omniprésentes et souvent hasardeuses, construction antithétique, phrases brèves et saccadées, aphorismes par dizaines…

A contre-courant des louanges unanimes, Léa Bory le montrait finement dans son podcast littéraire Torchon, le 15 septembre, avant que n’éclate «l’affaire». Pour elle, ce style même expliquerait l’engouement autour du texte car il ne doit rien au hasard: «C’est le style statistiquement le plus efficace et le plus populaire, totalement calibré pour atteindre son but, soit émouvoir et inspirer.»

C’est donc toute la chaîne de légitimation de la valeur littéraire qui est ébranlée, des éditeurs aux critiques en passant par les juré·es des prix et les libraires, à présent vent debout pour défendre Thélyson Orélien: comment supporter d’avoir été ému·es par une écriture «artificielle», si tel était le cas?

Attirer l’attention

Dans la tempête médiatique qui s’est ­déchaînée, beaucoup a été dit – sur l’IA, sur le racisme, sur l’écriture, le pacte de confiance avec les lecteur·ices. Peu de voix ont souligné à quel point ce «phénomène» a aussi été fabriqué par l’industrie de l’édition. Lors de la rentrée littéraire en France, des centaines de livres paraissent sur un très court laps de temps (d’août à octobre). Mais seuls une trentaine parmi les près de 500 nouvelles parutions seront mises en avant par les médias et figureront dans les sélections des grands prix de l’automne. Les éditeurs préparent donc dès le printemps des stratégies de communication ciblées: il s’agit d’attirer l’attention dans un marché saturé.

L’histoire de C’était ça ou mourir est singulière. Le roman a été publié au Canada en mars 2026 par les éditions québécoises du Boréal. Les droits de traduction ont été achetés dans une vingtaine de pays, et les éditeurs français se sont battus pour racheter à Boréal les droits de publication. Grasset a remporté la mise – on parle d’une somme à hauteur de 80’000 euros. Il s’agissait ensuite, pour le groupe de Vincent Bolloré, de préparer son retour sur investissement.

C’était ça ou mourir arrive donc fin août précédé de son triomphe et de l’«écho international exceptionnel» qu’il a déjà rencontré, dit le communiqué de Grasset. C’est un «premier roman phénomène qui révèle une grande voix de la littérature contemporaine». L’éditeur le présente comme un premier roman, alors que Thélyson Orélien en a publié deux autres au Canada: Eternels Amants (2023) et Le Rêve de la Mer noire (2025). C’est un autre argument marketing: les primo­romancier·ères bénéficient d’une attention particulière lors de la rentrée et plusieurs prix leur sont destinés. C’était ça ou mourir en a remporté deux.

Le consensus fait autorité

Se met alors en place une logique implacable: la presse est dithyrambique, ce qui renforce la conviction des juré·es littéraires (rappelons que lobbying intense des éditeurs et tractations en coulisses influencent aussi les sélections pour les grands prix); ces sélections confirment l’enthousiasme des lecteur·ices et des libraires, ce qui conforte en retour celui des journalistes. Le consensus fait autorité et les ventes s’envolent.

Cette fabrique du succès suit des mécanismes rodés, souvent déconnectés de la qualité littéraire réelle des livres, et table sur un certain suivisme des médias. Pour C’était ça ou mourir, la stratégie a fonctionné au-delà des attentes. Son style a été encensé, le livre s’était déjà vendu à près de 40’000 exemplaires avant la polémique.

Cette «affaire» aura sans doute le mérite de cadrer l’usage de l’IA dans le domaine de la création littéraire et des droits d’auteur et annexes. Il serait sain qu’elle amorce aussi une critique des logiques industrielles de l’édition et de la brutalité d’un système qui met les auteur·ices en concurrence. C’est ce qui a créé le «phénomène» Thélyson Orélien et qui a précipité une chute d’autant plus spectaculaire. C’était ça ou mourir est «l’histoire d’un homme qui perd presque tout mais qui continue à avancer», dit son auteur dans la vidéo promotionnelle de Grasset. Confronté maintenant à un exil d’un autre ordre, c’est tout le bien qu’on lui souhaite. Les ventes, elles, ont encore augmenté avec la polémique.

Article mis à jour le 8 octobre 2026.