«Alors que les besoins des Rohingyas n’ont pas diminué, l’attention du monde s’est détournée», alerte le jeune activiste Maung Sawyeddollah1>Entretien par mail le 28 juin 2026.. En effet, la réalité du terrain dresse une situation alarmante: dans le plus grand complexe de camps de réfugiés au monde, seules 8% des adolescentes rohingyas de 15 à 18 ans poursuivent aujourd’hui leur éducation2>Enquête statistique Unicef/Plan International, 2024.. La crise humanitaire rohingya est devenue une «crise fantôme», conséquence directe de la réorientation massive des budgets des Etats donateurs et de l’attention des médias vers l’Ukraine ou le Proche-Orient. Les répercussions de l’oubli international sont brutales: les rapports3>Unicef, «Humanitarian Action for Children – Bangladesh», 2025-26. alarmants de l’Unicef tombent les uns après les autres, avec, en juin 2025, la fermeture de 2800 centres d’apprentissage, ces écoles de fortune des camps de Cox’s Bazar, et en février 2026, la baisse de 27% des financements alloués.
Une jeunesse piégée
Privés de leur nationalité par la loi birmane de 1982, les Rohingyas ont été forcés de fuir vers le Bangladesh lors de l’exode massif de 2017, déclenché par les persécutions de l’armée birmane. La jeunesse rohingya est aujourd’hui piégée dans une dépendance absolue vis-à-vis de l’aide humanitaire au sein des immenses camps de Cox’s Bazar. Considérant la présence rohingya comme strictement temporaire, le gouvernement bangladais lui refuse le statut de «réfugiés», interdisant ainsi aux enfants et adolescents des camps l’utilisation des programmes scolaires officiels bangladais et la construction d’écoles en dur. Pour faire face à cette exclusion, la communauté s’auto-organise grâce à des professeurs bénévoles et des réfugiés instruits. Les adolescentes s’imposent comme les premières actrices au cœur de cette résistance.
Privées d’opportunités éducatives, ces jeunes filles font face à un isolement extrême. Dès la puberté, les règles communautaires et les normes socioculturelles et religieuses ne permettent pas la mixité, imposant donc une réclusion stricte dans les tentes qui sont l’espace domestique des familles. Cette exclusion a dramatiquement empiré avec la crise de l’aide internationale: la baisse des financements se traduit directement par un manque de matériel, la fermeture des structures scolaires et une diminution de la surveillance dans les camps. En parallèle, ce désengagement international aggrave l’insécurité, avec une hausse de la violence liée aux gangs armés, et impose de sévères rationnements alimentaires. Face à ces menaces, le mariage précoce devient souvent la seule issue envisagée par des familles plongées dans la précarité. Le prix à payer est cependant l’arrêt total et irréversible de leur éducation.
C’est pour répondre à cette détresse que les acteurs de terrain comme Plan International Suisse4>Plan International Suisse, «Urgence Rohingya au Bangladesh», 2025. concentrent leurs actions sur la création d’espaces sécurisés exclusivement féminins, offrant ainsi aux adolescentes un refuge hors du domicile. Ils y déploient des programmes de compétences de vie, de soutien psychosocial et d’éducation à la santé sexuelle et reproductive. Cette approche implique également parents, leaders religieux et relais communautaires pour faire évoluer les mentalités.
Résistances et alternatives
Cependant, les camps sont surpeuplés, ce qui freine la construction d’infrastructures éducatives spécialement dédiées aux filles. Pour contourner ces restrictions et le manque d’argent, l’approche éducative – cogérée par l’ONG Save the Children et l’Unicef – se réinvente: le Peer Education Program (PEP)5> savethechildren.ch/fr/sites/peer-education-programm, un modèle d’éducation par les pairs déployé dès 2019, remplace désormais les structures qui ferment. Face au manque d’enseignants professionnels, les cours ont lieu à domicile: une jeune fille scolarisée dirige un groupe de trois ou quatre filles déscolarisées. Sous la supervision d’enseignantes communautaires, ces sessions d’apprentissage sont organisées au sein des abris familiaux, offrant une alternative concrète à l’isolement.
Mais au-delà de l’accès à un lieu d’apprentissage, la continuité des études exige des conditions sanitaires décentes et les humanitaires soulignent que le manque d’infrastructures et de ressources sanitaires adaptées dans les camps est un facteur souvent responsable de l’abandon scolaire à la puberté pour de nombreuses filles. En complément de l’alphabétisation, Plan International intègre ainsi la fourniture de kits d’hygiène intime pour essayer de briser le tabou entourant la gestion des menstruations.
Dans les camps de Cox’s Bazar, l’accès à l’éducation pour les filles est un acte de résilience qui dépasse le cadre scolaire traditionnel: chaque classe devient un espace de protection indispensable contre les mariages précoces et l’isolement complet. Les efforts des réfugiés ne pourront toutefois pas compenser indéfiniment le désengagement financier international. C’est pourquoi la jeunesse rohingya fait résonner sa voix au-delà des camps: «La communauté ne manque ni de talent ni de détermination; ce dont nous manquons, ce sont les opportunités», confie Maung Sawyeddollah. Pour compenser les lacunes des Etats, le jeune activiste interpelle directement les géants du web. Après une plainte collective contre Meta pour son rôle dans les atrocités de 2017, il a engagé une nouvelle procédure en janvier 2025, en tant que lanceur d’alerte, afin d’obliger l’entreprise à financer l’éducation dans les camps6>Amnesty International, rapport d’enquête, 2022,
et dossier réglementaire, 2025.. Pour ces jeunes filles comme pour toute leur génération, l’enjeu est clair: ne pas seulement survivre, mais exiger un avenir.
Notes