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Faire front à la guerre cognitive

L’IA bouleverse notre accès à l’information et menace directement notre liberté de pensée. Face à cette «guerre cognitive», Jean-Claude Domenjoz analyse la nouvelle stratégie de défense de la Suisse et plaide pour un renforcement urgent de la résilience citoyenne.
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Alors qu’un nouveau paradigme informationnel fondé sur l’IA s’impose, la connaissance des faits et la liberté de pensée sont mises en péril par des manœuvres de guerre cognitive qui visent à contrôler la façon dont les gens pensent. Dans le contexte de conflits hybrides, la protection de l’intégrité mentale de la population fait depuis peu partie des objectifs de défense de la Suisse. Le développement des compétences médiatiques et la promotion de la pensée critique de toute la population figurent au nombre des mesures visées pour faire face à ces nouveaux défis.

Dans son rapport1>www.fedlex.admin.ch/eli/fga/2021/2895/fr sur la politique de sécurité de la Suisse publié en novembre 2021, le Conseil fédéral relevait qu’«une attaque armée contre la Suisse n’est plus nécessairement synonyme d’incursion de forces militarisées», la notion d’agression englobant tout un éventail de menaces, en particulier dans le cyberespace. En juin 2024, le Conseil fédéral a approuvé le rapport «Activités d’influence et désinformation»2>www.newsd.admin.ch/newsd/message/attachments/88282.pdf élaboré en réponse à un postulat de la Commission de la politique de sécurité du Conseil national (CPS-N). Un large éventail de mesures porte sur les moyens de lutter contre les tentatives d’influence et de désinformation dans l’espace informationnel. Outre la nécessaire réglementation des plateformes de communication, le développement des compétences médiatiques de la population ainsi que le soutien aux médias de qualité sont les mesures essentielles proposées. Elles visent à renforcer l’espace de l’information et de la communication contre les menées toxiques qui l’affectent. Pour ce faire, le gouvernement préconise une «approche globale ciblant la société tout entière», en relevant que les compétences médiatiques de la population suisse sont «plutôt faibles». C’est un euphémisme.

Dans le même temps, l’Assemblée fédérale a validé les nouveaux objectifs de défense de l’armée pour tenir compte d’un contexte de conflits hybrides (Arrêté fédéral sur les valeurs-cibles pour l’orientation de l’armée jusqu’en 2035)3>www.fedlex.admin.ch/eli/fga/2024/3140/fr. Son second article stipule qu’un des objectifs de l’armée est de «développer des compétences pour la protection de l’intégrité cognitive (et la résilience) des individus et de la population dans l’espace cognitif, face aux avancées technologiques émergentes et à venir». Dans son ouvrage Notre liberté de penser4>Isabelle Chappuis, Notre liberté de penser, EPFL Press, 2026., la députée au Conseil national Isabelle Chappuis y définit l’intégrité cognitive comme «la capacité d’un individu à préserver et contrôler ses processus mentaux (raisonnement, mémoire, perception, décision) sans influence externe non désirée». En d’autres termes, la capacité de faire barrage aux manœuvres d’influence et de manipulation de toute nature propagées dans l’espace de l’information et de la communication.

En effet, dans le contexte international contemporain de guerres «hybrides», de nouvelles formes d’emprise psychique s’appuyant sur des modèles cybernétiques de contrôle et les sciences cognitives se sont fait jour. Comme par le passé, il s’agit pour les instigateurs de ces manœuvres d’influence et de désinformation de contrôler les émotions, les références collectives, les jugements, ainsi que les attitudes et les décisions d’une population subrepticement. Mais plus encore, au moyen des technologies nouvelles de créer de la confusion en brouillant la réalité factuelle commune nécessaire au débat démocratique, dans le but de désagréger l’identité collective et la cohésion sociale. A la différence de la propagande traditionnelle, qui vise à imposer un récit et des valeurs à de larges publics, le profilage et les algorithmes des médias sociaux enferment les individus dans des bulles informationnelles qui permettent des opérations personnalisées d’influence s’appuyant sur les techniques de l’IA. La population suisse, hyperconnectée et grande utilisatrice des médias sociaux, est particulièrement exposée à la désinformation et aux techniques d’influence qui visent à infléchir ses perceptions, ses opinions et ses actions.

Les médias ont un rôle essentiel à jouer pour préserver un espace public libre et pluraliste, condition de la démocratie, et pour sensibiliser la population à ces nouveaux enjeux. Mais leur audience s’érode inéluctablement, remplacés pour le plus grand nombre par les médias sociaux. La clé de cette résilience collective que le gouvernement appelle de ses vœux, c’est le développement des compétences médiatiques de toute la population. Cette tâche m’apparaît comme titanesque, tant l’écart entre l’objectif et la réalité me paraît grand.

Jean-Claude Domenjoz est l’auteur du blog educationauxmedias.ch, Genève.