Dans sa tribune, Nicolas Rousseau pose la question d’une «finlandisation» heureuse. Il revient sur l’histoire des relations entre ce petit pays et son grand voisin la Russie, ex-URSS, et il évoque l’attaque de l’Armée rouge en 1939. Il est important à mes yeux, non pas de justifier, mais d’expliquer l’origine de cette guerre monstrueuse, car elle éclaire un conflit contemporain.
Dès 1938, Staline propose à la Finlande de défendre en commun le golfe de Finlande, car le maître du Kremlin estime que Léningrad, à portée de canons de la Carélie finlandaise, est très vulnérable. Refus du gouvernement finlandais de Kyösti Kallio. A l’automne 1939, la diplomatie soviétique revient à la charge en proposant un échange de territoires: l’URSS prendrait une partie de la Carélie du Sud contre une portion de la Carélie soviétique au nord. Nouveau refus finlandais. Fin octobre de la même année, Staline présente une nouvelle fois sa requête, se faisant menaçant, mais en baissant ses exigences. Le maréchal Carl Gustaf Mannerheim, qui dirige l’armée finlandaise, conseille alors au gouvernement d’entamer des négociations car ses troupes sont mal préparées. Mais la Finlande, conseillée par les gouvernements français et britannique qui lui promettent de l’aide, refuse les négociations.
Le 30 novembre 1939, l’URSS envahit la Finlande, suscitant en Suisse un formidable élan de solidarité envers le petit pays agressé. Les Soviétiques pensaient ne faire qu’une simple partie de ski en Finlande; ils subiront de très lourdes pertes. Mais le rouleau compresseur de l’Armée rouge avance inexorablement. Le 13 mars 1940, le gouvernement finlandais est contraint de signer un armistice qui lui est très défavorable. L’aide promise par la France et l’Angleterre ne se matérialisera pas. La Finlande perd 9% de son territoire, et doit s’acquitter de lourds dommages de guerre.
Le deuxième acte se joue en 1941. Ce que Staline craignait se réalise: la Finlande est entraînée par l’armée nazie à la rupture du Pacte germano-soviétique et participe à l’invasion de l’URSS dans le cadre de l’opération Barbarossa. Le sort épouvantable des prisonniers russes en Finlande déclenche une vague de sympathie en Suisse1> D. Künzi, «L’affaire Pidermann et le Comité suisse d’aide aux prisonniers soviétiques de la guerre de Finlande (1942)», RSH, 2026, tinyurl.com/y3skhv76. Un retournement complet est opéré par le Royaume-Uni, devenu allié de l’URSS, qui déclare la guerre à la Finlande. Celle-ci doit capituler à nouveau et payer des réparations très importantes: une grande partie de la Carélie devient alors possession définitive de l’URSS.
Cet épisode historique en rappelle un autre: la manipulation de l’Espagne républicaine par l’URSS durant la guerre civile espagnole. Staline livrait des armes et envoyait des conseillers militaires afin de faire durer la guerre, mais pas suffisamment pour vaincre. Pendant ce temps, le tyran du Kremlin entamait des négociations avec Hitler en vue du Pacte germano-soviétique.
Aujourd’hui, la question de la Finlande et de l’Ukraine est revenue sur la scène médiatique à travers les déclarations de Iuliia Mendel, ancienne porte-parole du président Volodymyr Zelensky, qui suggérait de céder des territoires pour préserver l’Etat ukrainien, la liberté et le peuple2> Journal du dimanche, 2 août 2026..
En septembre 2024, Le Monde rapportait les propos du président finlandais, Alexander Stubb, évoquant dans quelles conditions son pays, envahi par Staline en 1939, avait fini par repousser l’agresseur soviétique en sacrifiant 10% de son territoire en 1944 – «y compris la Carélie, où sont nés mon père et mes grands-parents»3> Le Monde, 5 septembre 2024.. Ce discours officiel occulte toutefois la réalité des deux défaites militaires subies par son pays face à l’URSS, au profit du seul récit de la sauvegarde de la souveraineté.
C’est ce même calcul territorial cynique qui prévaut en février 2025, dans la déclaration de Donald Trump lorsque, sur son réseau Truth Social, ce dernier a suggéré publiquement au président ukrainien de s’activer rapidement sur le plan diplomatique, sans quoi «il ne lui restera plus de pays»4> «Zelensky better move fast, or he won’t have a country left», cité dans The Guardian, 20 février 2025..
L’écrivain finlandais Arto Paasilinna a écrit Le Cantique de l’apocalypse joyeuse. Dans l’est de la Finlande, des villageois survivent à une explosion nucléaire. Qu’en sera-t-il en Ukraine, pays qui abrite la centrale de Zaporijjia et celle de Tchernobyl, aujourd’hui recouverte d’un dôme de béton?
Notes