Votre éditorial du 5 août 2026 est un peu surprenant. Que plusieurs dizaines de milliers de personnes (peut-être 70 000?) se déplacent en l’espace de un ou deux jours au Maroc pour passer en territoire sous souveraineté espagnole, en l’occurrence l’enclave de Ceuta, sans susciter des réactions officielles marocaines devrait vous interpeller.
D’habitude, les forces de sécurité du roi Mohamed VI sont bien plus réactives, voire répressives, quant il s’agit de suivre des mouvements de masse à l’intérieur du pays. Une telle passivité et un tel silence, alors que le souverain marocain fêtait la fête royale au même moment, sont quelque peu suspects. Pour l’instant, aucune preuve n’est disponible sur une organisation directe ou indirecte (via des réseaux mafieux ou des services de sécurité) d’un tel mouvement de masse, et sur l’origine des messages sur les réseaux sociaux indiquant une possibilité d’immigrer illégalement à Ceuta sans risquer une expulsion vers le Maroc.
Il faut aussi rappeler la fameuse marche verte du 6-9 novembre 1975, où des dizaines de milliers de marocains avait été mobilisés par les services du roi Hassan II pour occuper l’ancienne colonie espagnole du Sahara occidental, afin de montrer une adhésion «populaire» à la revendication d’appropriation du territoire par le royaume marocain.
Cette année, pas beaucoup de commentateurs ont mis en cause les responsabilités marocaines dans le déclenchement de cette vague migratoire. Or si des dizaines de milliers de personnes, très jeunes en majorité, ont voulu quitter en urgence leur situation au Maroc, cela exprime de leur part un manque de confiance de l’avenir dans leur pays, selon beaucoup de témoignages recueillis. La responsabilité de cette situation est clairement du côté des autorités marocaines. Les investissements étrangers et la croissance économique n’ont pas débouché sur une amélioration du niveau de vie et des perspectives solides pour les plus jeunes. Ce mouvement migratoire est en premier lieu le signe de la faillite sociale du modèle de développement économique imposé à la population du Maroc par les pouvoirs économiques et financiers, locaux et internationaux.
La migration, l’exil, le risque de mourir (il y a eu plus de 70 décès lors de cet épisode tragique) sont préférables, plutôt que de rester au Maroc. L’échec et les responsabilités ne sont pas en premier lieu les conséquences de la politique migratoire de l’UE (ou de la «forteresse Europe»), mais bien celles des exploiteurs marocains et internationaux, toujours à la recherche d’une force de travail flexible et corvéable. A cela s’ajoute vraisemblablement la manipulation pour des raisons politiques de ce désir d’échapper à la misère, pour sanctionner certains aspects de la politique intérieure et étrangère de Pedro Sanchez.
Défendre les droits démocratiques (droits syndicaux, d’expression, d’organisation, de manifestation) et condamner la répression intérieure au Maroc, en bref démanteler la «forteresse Maroc» et la «forteresse capitaliste» me semblent plus judicieux et plus respectueux d’un droit fondamental, vivre et travailler dans son pays.
José Sanchez,
La Chaux-de-Fonds