Le 22 juin, les habitants de cinq villages du canton de Fribourg ont reçu le même message: limiter leur consommation d’eau. Ce qui se traduit par une interdiction de remplir ou de remettre à niveau les piscines, d’arroser les jardins, ainsi que de laver les véhicules ou les terrasses.
Une situation surprenante dans un pays souvent qualifié de «château d’eau de l’Europe». Malgré des précipitations inférieures à la normale cette année, la Suisse ne manque pas d’eau. Mais cette ressource est inégalement répartie sur le territoire: certaines communes craignent une pénurie, tandis que d’autres n’ont aucune raison de s’inquiéter.
Plus de 194 communes ont appelé leur population à économiser l’eau. Selon le décompte réalisé par Swissinfo au 24 juillet, au moins 151 d’entre elles sont allées plus loin en imposant des interdictions contraignantes concernant certains usages de l’eau, assorties d’amendes pouvant atteindre 2000 francs.
Pas de base de données
La portée concrète de ces interdictions varie fortement d’une commune à l’autre. Certaines appliquent des règles très strictes: dans un village du canton du Tessin, l’autorisation d’arroser les plates-bandes dépend du jour de la semaine… ainsi que du caractère pair ou impair du numéro de la maison. Ailleurs, les habitants peuvent arroser leur potager à la main, mais pas au moyen d’un tuyau d’arrosage, sous peine d’une amende pouvant atteindre 1000 francs.
Dans le même temps, de nombreuses communes confrontées aux mêmes conditions météorologiques n’ont pris aucune mesure contraignante et se sont contentées d’appeler leurs habitants à utiliser l’eau avec parcimonie.
Dans le système fédéral suisse, les 26 cantons sont responsables de l’approvisionnement en eau, mais les communes peuvent édicter leurs propres règles. Seuls quelques cantons suivent systématiquement les mesures prises par leurs communes. Fribourg, par exemple, exige que chacune d’elles annonce les restrictions qu’elle met en place et les publie sur une carte interactive. Selon les chiffres du canton, 40% des communes fribourgeoises ont émis cet été des recommandations ou instauré des restrictions concernant l’usage de l’eau.
«Les raisons précises qui motivent ces appels ne nous sont pas connues», explique Julie Boillat, hydrogéologue à l’Office de l’environnement du canton. A titre de comparaison, la France recense les restrictions liées à la sécheresse décidées par les autorités dans un registre national actualisé en temps réel, VigiEau.
Pour tenter d’y voir plus clair, Swissinfo a utilisé un outil numérique pour analyser les sites internet officiels des 2110 communes suisses, avant de vérifier manuellement les informations recueillies.
«Les infrastructures ne sont pas dimensionnées pour répondre à des pics de consommation aussi élevés» Christos Bräunle
Les avis officiels précisent rarement les raisons du rationnement de l’eau, mais l’examen des restrictions permet d’identifier trois grandes explications.
La première est une véritable pénurie. Les systèmes d’approvisionnement alimentés par des sources locales sont relativement vite affectés en période de sécheresse. Le débit d’une source peut diminuer en quelques jours, alors que les nappes phréatiques plus profondes réagissent beaucoup plus lentement.
Préserver les ressources
A Rossinière, un village des Alpes vaudoises, les autorités ont ainsi interdit l’arrosage des jardins en raison de l’assèchement des sources locales. Elles ont averti la population qu’un simple orage ne suffirait pas à reconstituer les réserves.
La deuxième raison est d’ordre financier. Pfungen, une commune située à une vingtaine de kilomètres de Zurich, s’approvisionne principalement grâce à ses propres sources. Pour faire face aux pics de consommation ou compenser une baisse du débit de ses sources, elle achète de l’eau potable supplémentaire à la ville voisine de Winterthour.
Cet achat est régi par un contrat qui fixe un prix pour un volume d’eau déterminé sur plusieurs jours. Si Pfungen dépasse ce volume, le prix facturé est multiplié par cinq. Comme les tarifs payés par les consommateurs sont fixés à l’avance, la commune ne peut pas répercuter directement ce surcoût sur les habitants. Toutefois, conformément au principe suisse de couverture des coûts, l’ensemble des dépenses finit par être intégré aux tarifs ordinaires de l’eau.
Avant d’atteindre cette limite contractuelle, Pfungen a demandé à ses habitants de renoncer à arroser les pelouses, de différer le lavage de leur voiture et de prendre des douches plus courtes. L’objectif était, selon la commune, de «préserver les ressources naturelles en eau, garantir en permanence la stabilité du réseau de distribution et éviter de dépasser le volume maximal pouvant être acheté». Cette stratégie a porté ses fruits: la consommation a diminué, notamment grâce aux départs en vacances, et le plafond fixé par le contrat n’a finalement pas été atteint.
Selon la Société suisse de l’industrie du gaz et des eaux (SSIGE), environ 90% des distributeurs d’eau du pays peuvent, en cas de besoin, acheter de l’eau à une commune voisine grâce aux interconnexions construites au fil des décennies et aux accords conclus entre fournisseurs. Ce système est robuste, mais il explique aussi pourquoi deux villages confrontés aux mêmes conditions météorologiques et alimentés par la même nappe phréatique peuvent réagir de manière très différente, selon les contrats qu’ils ont conclus et les infrastructures de distribution dont ils disposent.
La troisième raison tient aux infrastructures. Lors d’une soirée chaude, lorsque tout le monde rentre chez soi, prend une douche et arrose son jardin au même moment, un réseau conçu pour une demande habituelle peut tout simplement se retrouver à sec. «Les infrastructures ne sont pas dimensionnées pour répondre à des pics de consommation aussi élevés que ceux observés lors des périodes de forte chaleur», explique Christos Bräunle, porte-parole de la SSIGE.
Plusieurs règlements
Comme les décisions sont prises à l’échelon le plus local, ce qu’un habitant a le droit de faire avec l’eau dépend moins de la quantité d’eau disponible que du village dans lequel il vit.
A Coldrerio, dans le canton du Tessin, les habitants dont l’adresse porte un numéro pair sont autorisés à arroser leurs plates-bandes les lundis, mercredis et vendredis. Ceux dont le numéro est impair peuvent le faire les autres jours.
Les cantons disposent de leurs propres règles, mais celles-ci s’ajoutent aux réglementations communales plutôt que de les remplacer. Elles concernent principalement les prélèvements d’eau dans les rivières et les lacs, afin de protéger les populations de poissons, et non l’eau distribuée par le réseau d’eau potable.
Le canton d’Appenzell Rhodes-Intérieures, confronté à la mort de truites farios dans la Sitter, son principal cours d’eau, dont le débit avait fortement diminué, a interdit les prélèvements d’eau dans les ruisseaux.
Les cantons peuvent aussi avoir une appréciation différente de celle de leurs communes. Le 16 juillet, le canton de Saint-Gall a ainsi affirmé que l’approvisionnement en eau potable était «garanti partout», alors même que plusieurs services communaux de distribution appelaient la population à faire preuve de retenue.
Les autorités fédérales, pour leur part, assurent le suivi de la situation et émettent des recommandations concernant d’éventuelles restrictions, mais elles ne peuvent intervenir de manière contraignante qu’en cas de «pénurie grave» d’eau. Une telle situation correspondrait à un scénario dans lequel les cantons ne seraient plus en mesure de garantir au minimum quatre litres d’eau potable par personne et par jour. SWISSINFO