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L’effacement de l’effacement

A l’heure où les grands événements sportifs saturent l’espace médiatique, la tragédie humaine et géographique se poursuit à Gaza dans l’indifférence. Alexandre Chollier s’appuie sur les travaux de l’architecte Eyal Weizman pour analyser l’«ungrounding», cette stratégie d’effacement total du territoire et de sa mémoire par les bulldozers.
Un bloc de béton (au centre) marque la «ligne jaune» à Khan Younis, en janvier 2026. Cette frontière de facto délimite la portion du territoire gazaoui passée sous contrôle militaire israélien et matérialise la politique de destruction et d’«ungrounding». KEYSTONE
Gaza

Cinq semaines et demie durant, la planète-foot n’eut d’yeux que pour ce qui se déroulait sur les pelouses des Etats-Unis, du Canada et du Mexique. Cinq semaines et demie durant, elle s’est plantée devant l’écran, engloutissant goulument des images comme l’on dévore du pop-corn pendant une pause publicitaire, sans se poser de questions, n’attendant qu’une chose, que son équipe favorite gagne ou qu’à défaut la pure accumulation des matchs et des goals remplisse tout l’horizon et que le reste s’efface.

Ses vœux furent exaucés et un flot quasi ininterrompu d’images s’est déversé sur elle. Jusqu’au 19 juillet tout au moins, jour de la finale. Pas toutes les images cependant, puisque la Fifa «n’a pas ménagé ses efforts pour accommoder le principal pays-hôte et présenter une vision aseptisée du monde»; dans celle-ci nulle place par exemple pour les «drapeaux palestiniens omniprésents en tribunes [ou] les chants ‘Free Palestine’ entonnés»1> Yunnes Abzouz, «Coupe du monde: la Palestine a existé dans les tribunes, n’en déplaise à Trump et Infantino» Mediapart, 19 juillet 2026.. La question palestinienne mise sous le tapis, et tant d’autres avec elle, la planète-foot pouvait dormir tranquille et se garder de broncher lorsqu’elle apprenait que, dans les décombres de Gaza, une retransmission sur écran géant du match Egypte-Argentine était suivie par des centaines de personnes, ou que l’organisateur de cette soirée était tué par une frappe le matin même de cet événement, et que périssaient avec lui trois autres personnes, dont deux enfants2> «A Gaza, l’organisateur de la diffusion des matchs du Mondial tué dans une frappe israélienne» Le Courrier international, 9 juillet 2026..

Dans la novlangue en usage aujourd’hui à Washington et à Tel-Aviv, le mot «cessez-le-feu» en est venu à signifier exactement son contraire. Ainsi depuis le 10 octobre 2025, jour de son entrée en vigueur, l’écrasement de Gaza se poursuit avec son lot presque quotidien de victimes civiles3> cf. Gwenaelle Lenoir, «Proche-Orient: dans la novlangue d’aujourd’hui, ‘cessez-le-feu’ signifie poursuite de la guerre», Mediapart, 5 juin 2026.; «plan de paix» en poche et «accord» sur le désarmement du Hamas ou non, mondial de foot ou pas. Ce mot tend presque à se métamorphoser en une sorte de pare-feu détournant le regard des plus curieux, sans que cela n’empêche l’armée israélienne de continuer de former des «experts en influence» capables de mener des «opérations psychologiques» sur l’opinion publique à l’échelle locale ou internationale4> Illy Pe’ery, «Revealed: Israel’s curriculum for ‘influencing public consciousness’» +972 Magazine, 4 juin 2026..

Or en continuant de s’informer, cette opinion publique met facilement à mal cette mise à distance de la réalité palestinienne. Comme lorsqu’elle apprend, par l’entremise d’une commission onusienne, qu’Israël cible délibérément les enfants5> cf. Laurent Sierro, «Israël poursuit son génocide» Le Courrier, 24 juin 2026., ou que le CICR confirme avoir reçu «des milliers de demandes de recherche de disparus à Gaza dans le cadre de sa mission de rétablissement des liens familiaux»6> Emmanuel Haddad, «Les disparu·es de Gaza», Le Courrier, 21 juillet 2026., sans toutefois pouvoir répondre à aucune de celles-ci, faute d’accès aux lieux de détention. Ou encore lorsque des images satellite indiquent que l’Etat israélien est en train de construire, apparemment pour des raisons sécuritaires, une barrière de terre le long de la ligne jaune, pourtant «envisagée dans l’accord soutenu par les Etats-Unis comme une division temporaire du territoire [gazaoui] en attendant un retrait israélien plus complet»7> Lee Keath et Julia Frankel, «Israël construit une barrière de terre séparant la moitié de la bande de Gaza» Le Devoir, 21 juillet 2026..

Entre le 1er et le 15 juillet, le tronçon sud de ce talus, situé non loin de la frontière égyptienne, a vu sa longueur être multipliée par cinq sans que la communauté internationale ne s’en émeuve. Une barrière de plus ou de moins à Gaza, qu’est-ce que cela change dans la situation actuelle, dans un monde qui s’est accoutumé au pire?

Il se pourrait que pour nous cela change presque tout, à condition que la prise en compte de cette construction de terre s’inscrive dans un horizon plus vaste et qu’elle nous aide à saisir enfin la portée et le sens de la destruction en cours. En tout cas, voilà ce que les travaux d’Eyal Weizman permettent d’envisager.

La logique de l’annihilation

Architecte israélien vivant à Londres, Eyal Weizman dirige depuis sa création le collectif Forensic Architecture. Il y a près de deux ans, celui-ci publiait une analyse spatiale inédite des actions de l’armée israélienne depuis octobre 20238> https://forensic-architecture.org/investigation/a-cartography-of-genocide. Une logique y était formellement identifiée, celle qui consiste à soumettre la population de Gaza «à des conditions d’existence devant entraîner sa destruction physique totale ou partielle»9> www.ohchr.org/fr/instruments-mechanisms/instruments/convention-prevention-and-punishment-crime-genocide. Termes loin d’être anodins, puisque ce sont ceux de l’article II(c) de la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide adoptée le 9 décembre 1948 par l’Assemblée générale des Nations unies.

Eyal Weizman redisait ce printemps dans la London Review of Books10> Eyal Weizman, «All they will find is sand» LRB, Vol. 48, n°7, avril 2026. que les processus génocidaires ont de longue date mis en œuvre des «formes indirectes de meurtre», comme lorsqu’on ne s’attaque pas directement à une population mais au milieu lui permettant de vivre et sans lequel elle ne peut exister. Raphael Lemkin, le juriste dont les travaux permirent de forger le concept de génocide, était parfaitement «conscient des origines coloniales de ce mode de destruction», tout comme il savait que les conditions d’existence incluent la dimension culturelle de la vie des sociétés inscrite dans les églises, cimetières, écoles, bibliothèques, sites archéologiques… Il aurait d’ailleurs souhaité que la Convention intègre cette dimension mais, lors de la pesée des intérêts, certains pays s’y étaient opposés, craignant qu’ils puissent un jour voir pareil article se retourner contre eux.

Il faut dire qu’au fil de l’histoire le colonialisme de peuplement n’a guère manqué d’user de formes indirectes de violence visant à vider des territoires de leurs populations respectives.

Cela nous ramène à Gaza où sont identifiées par Eyal Weizman pareilles logiques. Une semaine à peine après les événements du 7 octobre 2023, Israël ordonne ainsi l’évacuation de Gaza City. Un document des renseignements israéliens (lequel a depuis fuité) en dévoile les raisons: telle évacuation «générerait des résultats stratégiques positifs à long terme pour Israël». Il s’agit alors de pousser les Gazaoui·es aussi loin que possible en direction de la frontière égyptienne, voire de les bouter hors de Gaza.

S’en suit, trois semaines durant, une campagne militaire inédite dans l’histoire des bombardements aériens, tant en termes de puissance déployée que de destruction. Mais cela ne marche pas comme prévu et rapidement on a recourt à une autre logique, celle des zones-tampon.

A la manière du cessez-le-feu, l’expression «zone-tampon» se défie du sens commun. Au lieu de garder à distance les belligérants, la zone-tampon est ici une pure zone d’annihilation, où tout Palestinien – adulte ou enfant – est tiré à vue (shot on sight). Avant octobre 2023, cette zone de mort entourait la bande de Gaza sur une largeur de 300 à 500 mètres. Deux semaines après le 7 octobre, celle-ci atteignait 1 km, au printemps 2025 c’était 2 km, puis très vite 3 km.

Aujourd’hui cette zone grandit à la faveur d’une ligne jaune qui continue de progresser vers l’ouest, ne laissant aux Gazaoui·es que des dunes de sable côtières largement infertiles. Sachant qu’absolument tout, à l’intérieur de cette zone gagnée par l’armée, est «bulldozérisé» (bulldozed), Eyal Weizman n’a aucune peine à affirmer que la destruction la plus systématique qui soit n’est pas l’œuvre des bombardements, aussi massifs soient-ils, mais celle réalisée par les près de 400 bulldozers Caterpillar D9 que possède l’armée israélienne.

L’arme de l’«ungrounding»

En arasant des quartiers et des villages entiers, en détruisant des cimetières et des mosquées, des hôpitaux, des universités et des écoles, en brisant des réseaux énergétiques, d’adduction d’eau et d’égouts, en oblitérant des champs, en arrachant des vergers et des oliveraies, en empêchant les rivières et ruisseaux de couler, en utilisant les restes des bâtiments détruits pour construire des remblais, l’action des bulldozers fait plus que de «terraformer» le territoire gazaoui, elle gomme ses traits les plus singuliers, ceux-là mêmes qui font que des personnes puissent s’y reconnaître, y inscrire des souvenirs, des projets, et bien sûr y vivre.

Eyal Weizman nomme ungrounding cette guerre totale menée contre la géographie gazaouie, ne laissant absolument rien en l’état, pas même les ruines et les traces des destructions précédentes. Ce terme forme d’ailleurs le titre de son dernier livre, dont le sous-titre rappelle qu’il s’agit d’une lecture aussi urgente qu’essentielle11> Eyal Weizman, Ungrounding: the Architecture of Genocide, Fern Press, 2026.. Lors d’un récent entretien donné à la revue +972, on lui demanda d’en expliquer le sens. Aussi laconique soit-elle, sa réponse est peut-être la description la plus convaincante du processus en cours à Gaza: «l’effacement de l’effacement»12> www.972mag.com/podcast-transcript-why-ungrounding-is-the-defining-feature-of-israels-genocide/.

Le livre Ungrounding: the Architecture of Genocide vient ainsi prolonger et amplifier les réflexions d’un Aurélien Bellanger écrivant que Gaza est «un pays effacé par les bulldozers, une page blanche géographique» ou d’un Patrick Chamoiseau qui se désole de voir Gaza «néantisée […] comme s’il s’agissait d’effacer d’une même foudre le présent, le passé, l’avenir»13> In Sur cette terre, il y a ce qui mérite vie, Seuil, 2025..

Devant l’effacement de l’effacement, que celui-ci prenne place à Gaza ou ailleurs, il n’est plus possible de détourner le regard, sous peine de perdre notre propre humanité, et de voir, à notre tour, le sol se dérober sous nos pieds.

Notes[+]

Alexandre Chollier est géographe, écrivain et enseignant.