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Des applis superstars

Se détourner des Google, Amazon et autres Microsoft est très compliqué. Des journalistes ont essayé.
Qui n’a pas utilisé son adresse Gmail de Google, dirigé par Sundar Pichai (à droite), pour acheter des babioles sur Amazon dont le boss est Jeff Bezos (à gauche)? La tech américaine est aujourd’hui incontournable. KEYSTONE
Numérique

A 6 h 30 du matin, l’alarme de mon iPhone sonne. Avant 7 h, j’ai déjà utilisé au moins cinq autres ­technologies américaines: WhatsApp (Meta), LinkedIn (Microsoft), Gmail (Alphabet, société mère de Google), Teams et Outlook ­(Microsoft). Et je ne me suis même pas encore lavé le visage. Pourrais-je devenir indépendante des géants de la tech? Et un pays tout entier, le pourrait-il?

Après s’être posé les mêmes questions, mon collègue Kristian Foss Brandt a décidé, en début d’année, de couper les ponts avec les géants de la tech. Et moi, je l’ai rejoint dans son cheminement vers l’indépendance numérique. Nous avons commencé par l’essentiel: ordinateurs, e-mails, téléphones, services de stockage sur le cloud et outils d’IA.

Nous pensions que la démarche se résumerait à quelques changements simples; abandonner un service, en adopter un autre, etc. Nous nous sommes rapidement retrouvés dans une sorte de monde parallèle, dans lequel les paiements par mobile et les outils de travail ont cessé de fonctionner, et privés d’accès à des services que nous utilisions depuis toujours.

Des alternatives existent

En Suisse, les alternatives aux géants de la tech existent pourtant. On trouve notamment le fournisseur de messagerie électronique Proton, le fournisseur de stockage cloud Tresorit et l’application de messagerie Threema. Lorsque Kristian Foss Brandt a commencé à remplacer les services les plus utilisés, il a toutefois constaté que de nombreuses portes se fermaient subitement.

Il comptait parmi ces millions d’usagers qui utilisent Gmail depuis des années sans y prêter vraiment attention: c’était fiable, simple et connecté à presque tout. Mais en changeant de fournisseur, il n’a pas seulement dû changer de boîte de réception. Il lui a fallu démêler des années de comptes, d’identifiants et de services construits autour des produits de Google.

«Gmail était devenu moins un compte de messagerie qu’un trousseau de clés que je portais sur moi sans m’en rendre compte, image-t-il. Une clé pour la banque, une pour les transports en commun, une pour l’assurance-maladie, une pour presque tout le reste.»

Apple et Google sont rois

Selon Proton, le courrier électronique est souvent la porte d’entrée vers une dépendance technologique bien plus grande. Une fois le fournisseur choisi, d’autres services – les applications de gestion de documents et de mots de passe, le stockage de photos, l’agenda, la messagerie, etc. – ont tendance à suivre.

«L’armée doit aider les autorités civiles à élaborer une stratégie de sortie de Microsoft» Gerhard Andrey

«Notre véritable concurrent, ce n’est pas juste Gmail», souligne Raphael Auphan, le directeur général de Proton. «C’est Google Workspace et Microsoft 365.» J’ai rencontré le même problème en essayant de me distancier d’Apple et de Google. Pour remplacer mon iPhone 16 d’Apple – qui était quasi neuf –, j’ai acheté un Fairphone 5 qui est présenté comme une alternative européenne plus éthique en ­raison de sa durabilité et de ses matériaux issus de sources plus ­responsables.

Puis est venue la tâche fastidieuse d’installer e/OS, un système d’exploitation mobile open source qui repose toujours sur Android (qui appartient à Google), mais dont la plupart des services Google ont été ­supprimés. L’expérience utilisateur s’est avérée plus fluide que je ne l’avais imaginé. Mais j’ai rapidement découvert ce que cela signifie s’éloigner d’un écosystème de smartphones qui est dominé par quelques grands acteurs mondiaux.

Paiements compliqués

Sans les services de Google et d’Apple, je n’ai plus été en mesure de payer facilement avec mon téléphone, compter sur les applications intégrées de gestion des mots de passe et de calendrier, ni même accéder à certaines applications professionnelles. L’authentification à deux facteurs est par exemple devenue compliquée.

«Ne passez pas à l’open source si votre seule motivation est d’économiser de l’argent, sans rien changer d’autre. Vous allez être déçu», nous a avertis Jonas Sulzer. Cet étudiant en informatique à l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL) est le coprésident d’Intégrité numérique suisse, un nouveau parti opposé à la surveillance technologique.

Dépendance politique

Notre expérience personnelle nous a rapidement montré que la dépendance de la Suisse ­vis-à-vis des technologies étrangères va bien au-delà des simples téléphones portables. Elle est systémique, économique comme politique.

Les fournisseurs américains représentent 78% des services cloud qui sont utilisés en Suisse. Jusqu’à 80% des entreprises suisses cotées en Bourse dans des secteurs critiques (énergie, santé, services publics. etc…) dépendent des technologies américaines, ce qui reflète une tendance européenne plus générale.

Des services clés

Les autorités fédérales et cantonales suisses dépensent des millions pour migrer vers une infrastructure cloud détenue principalement par des entreprises chinoises et américaines, telles qu’Alibaba, Microsoft et Amazon. Des services clés, notamment les douanes, la santé et certains secteurs de l’administration publique, fonctionnent déjà sur les serveurs cloud des géants de la tech, selon le magazine suisse ­Republik.

Dans le même temps, les ­efforts visant à réduire cette dépendance s’accélèrent. En 2024, le parlement a approuvé un investissement de près de 250 millions de francs pour développer, d’ici à 2032, le «Swiss Government Cloud», une infrastructure cloud souveraine pour l’administration fédérale.

Au mois de décembre 2025, il a également décidé que l’armée suisse ­allouerait 10 millions de francs suisses à des alternatives open source à Microsoft Office 365.

Avancer avec prudence

«L’armée doit aider les autorités civiles à élaborer une stratégie de sortie de Microsoft», déclare Gerhard Andrey, conseiller national fribourgeois vert et l’une des figures de proue du débat sur la numérisation en Suisse. L’administration fédérale a récemment commencé à tester des solutions open source, comme openDesk et Linux. Les résultats sont encourageants, malgré une certaine résistance interne et des doutes quant à la maturité etla stabilité de ces alternatives.

Par rapport à ses voisins, la Suisse avance toutefois avec prudence. La France a, elle, déjà demandé à plusieurs de ses ministères de prévoir une réduction de leur dépendance vis-à-vis des technologies non européennes. Et le Land allemand de Schleswig-Holstein a migré une grande partie de son administration vers des logiciels open source.

Réduire sa dépendance vis-à-vis des géants de la tech, c’est possible. Mais c’est loin d’être simple. Une fois que des écosystèmes tels que Microsoft 365 sont profondément intégrés aux flux de travail et aux habitudes – avec la messagerie électronique, le stockage dans le cloud, les logiciels bureautiques et les identifiants de connexion regroupés sur une même plateforme –, s’en détacher nécessite des migrations coûteuses et des changements organisationnels majeurs. SWISSINFO

Attention à la commodité

Nos efforts pour nous distancier des plateformes nous ont souvent frustrés. Mais nous avons aussi vécu des moments où l’expérience nous a semblé libératrice. Nous avons pris conscience de l’ampleur avec laquelle notre comportement numérique avait été façonné non pas par des choix délibérés, mais par la commodité, les paramètres par défaut et des dépendances invisibles.

Nous avons également commencé à voir les services «gratuits» d’un autre œil. Selon une étude de Proton, les ­données d’un utilisateur américain moyen ­rapportent environ 1605 dollars par an à Google, soit plus de 16 000 dollars sur une décennie. L’expérience ne nous a pas libérés du jour au lendemain de la mainmise des géants de la tech. Et, à bien des égards, une indépendance totale des individus comme des nations semble encore irréaliste.

Mais notre tentative montre à quel point la vie moderne en Suisse dépend de technologies développées, détenues et, pour finir, contrôlées ailleurs. Selon ­Lukas Kahwe Smith, expert en technologies open source à la HES bernoise, la transition hors des géants de la tech est une question de masse critique.

Mon collègue Kristian Foss Brandt l’a bien vu lorsqu’il a remplacé WhatsApp par Threema: il n’a trouvé qu’un seul contact avec qui discuter. «Si vous êtes le premier, c’est vous qui souffrirez le plus», souligne Lukas Kahwe Smith. «Mais plus il y aura de gens qui feront le changement, moins ce sera douloureux», conclut-il. SI/SWISSINFO