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Pierre Ceresole, la conscience du service civil

Face aux récentes restrictions du service civil suisse, Eric Monnier rend hommage à son pionnier, Pierre Ceresole (1879-1945). Portrait d’un ingénieur vaudois devenu figure mondiale de la non-violence et fondateur du Service civil international.
Antimilitarisme

Le 14 juin dernier, le peuple suisse a accepté à 52% une modification de la loi sur le service civil, restreignant l’accès à celui-ci. On peut craindre que cette modification ne soit que le début du détricotage de la loi de 1996, qui découlait d’une initiative populaire de 1992, plébiscitée par 82% des votantes et des votants. Rappelons qu’auparavant, c’était la prison qui attendait les objecteurs de conscience.

Il me paraît dès lors important de rappeler la mémoire de Pierre Ceresole, que Romain Rolland avait jugé être «la plus haute conscience de la Suisse, ces consciences-là sauvent l’humanité». Né à Lausanne, dans une famille aisée, son père Paul ne fut rien moins que juge au Tribunal fédéral, puis conseiller fédéral, président de la Confédération (en 1873) et colonel. Pierre Ceresole entreprend des études d’ingénieur à l’EPFZ, il est docteur en sciences en 1903, poursuit sa formation en Allemagne, voyage aux Etats-Unis, au Japon… Bref, tout le destine à une brillante carrière au sein des élites suisses. Cependant, dès l’adolescence, il cherche sa voie hors des conventions bourgeoises et des institutions religieuses protestantes, tout en gardant une profonde foi chrétienne.

La course aux armements, qui annonce la Première Guerre mondiale, l’amène vers la non-violence. Début 1915, Ceresole est profondément touché par John Baudraz (1890-1968), un instituteur vaudois qui refuse de servir et devient le premier objecteur de conscience de Suisse. Ceresole, exempté de service à cause d’une santé fragile, refuse alors de payer sa taxe militaire, ce qui est aussi, surtout en période de guerre, de l’objection de conscience1>On notera que Jules Humbert-Droz (1891-1971), pasteur et militant socialiste chaux-de-fonnier (qui deviendra secrétaire de la IIIe Internationale), refuse lui aussi de servir à la même époque, pour des raisons politiques liées au rejet des guerres impérialistes.. Ceresole écrit alors: «Depuis que les honnêtes gens ont enfermé Baudraz, il me semble que la mesure du mensonge officiel est comble et j’ai l’impression que j’ai quelque chose à dire.»

Dès lors, Ceresole sillonne la Suisse pour dénoncer la guerre et le militarisme. En 1919, il prend part à la création du Mouvement international de la réconciliation avec le théologien Leonhard Ragaz et, lors de la Conférence internationale pour la paix de Bilthoven (Pays-Bas), il lance l’idée d’un service fraternel de reconstruction. L’année suivante, le Service civil international (SCI) est créé et un premier chantier est mis sur pied à Esnes (un village totalement détruit proche de Verdun) avec des volontaires allemands, français, suisses et d’autres pays. En 1922, Ceresole participe activement, au lancement d’une pétition réclamant la création d’un service civil pour les objecteurs de conscience, qui recueillera près de 40 000 signatures. En 1931, il rencontre Gandhi à Villeneuve, chez Romain Rolland, et le reverra en Inde, au Bihar, en 1934, lors de chantiers après un tremblement de terre. Entre 1936 et 1939, Ceresole sera nominé pour le Nobel de la paix, candidature soutenue par Romain Rolland, qui n’aboutira pas. Pendant la Deuxième Guerre mondiale, son engagement antimilitariste ne faiblit pas. En 1941, il divulgue une circulaire interne de l’état-major de l’armée suisse qui dit: «Les articles et commentaires insistant sur les horreurs de la guerre pour en montrer le caractère inhumain, antichrétien et antisocial, sont interdits.» Il sera condamné à plusieurs reprises pour ses actes et fera de la prison.

Epuisé par ses combats, Ceresole meurt le 23 octobre 1945 à Lutry, à l’âge de 66 ans. Son œuvre, le SCI, existe toujours et compte 43 branches dans le monde entier. A Genève, un groupe (dont j’ai fait partie) a longtemps été dirigé par André Rouget (1919-2005), lequel repose aujourd’hui au cimetière des Rois, où il a rejoint son épouse Noëlla Rouget (1919-2020), résistante et déportée.

Notes[+]

*Genève.

Bibliographie: Daniel Anet, Pierre Ceresole: la passion de la paix, La Baconnière, 1969; Pierre Ceresole, Vivre sa vérité: carnets de route, La Baconnière, 1950; Pierre Cérésole: une vie au service de la paix, Bibliothèque de la Ville de La Chaux-de-Fonds, Service civil international, 2010.