Après le succès, en termes de mobilisation, de la grève du 28 mai dernier (40% des éducateur·rices et la moitié des sites impliqués dans cette journée), le personnel de l’Office médico-pédagogique a mené, ce lundi 22 juin, une dernière grève avant l’été pour défendre ses revendications. Jeudi 25 juin, ce sera la fonction publique qui maintiendra la pression sur le Conseil d’Etat et son plan de destruction des services publics.
Impliqué à ma mesure dans ces luttes, je participe aux échanges d’opinions entre différent·es collègues, travailleur·euses de base.
Une partie de nos combats portent sur les conditions de travail (annuités, indexation, postes supplémentaires…), ce qui est légitime. D’une part, simplement, parce que tout·e travailleur·euse est en droit de réclamer des conditions de travail dignes et que, le cas échéant, il ou elle est légitime à se battre pour les obtenir.
D’autre part, parce que la qualité des prestations dépend de l’investissement des travailleur·euses qui ne peut être total lorsqu’ils ou elle sont précarisé·s ou stressé·es par les directives émises sous l’étendard de l’efficience. Ces arguments sont amplement repris par les directions syndicales, les partis progressistes et, in fine et dans une certaine mesure, par les médias.
Mais il y a dans les luttes de la fonction publique un autre combat, une revendication plus sourde, mais qui a une portée plus grande. Les collègues que je rencontre dans les assemblées du personnel ou qui prennent la parole lors des discours qui ouvrent ou qui ferment nos défilés témoignent souvent du profond sentiment d’être méprisé·es par leur hiérarchie. Celles-ci refusent toute discussion sérieuse, toute négociation honnête. Elles nient ainsi l’expertise qu’ont les travailleur·euses de base de leur métier et du système qu’ils et elles appliquent quotidiennement.
Etre ainsi écarté·es des décisions qui gouvernent notre quotidien professionnel n’est pas seulement une offense qui nous est faite, c’est un gâchis sur le plan de l’efficacité du système et, plus grave, c’est une privatisation des services publics par une caste de haut·es cadres au service du projet politique ou de l’intérêt électoraliste de nos magistrat·es.
Exiger d’être entendu·es et écouté·es n’est pas un caprice, c’est une volonté de prendre part à un projet qui nous anime et dont nous avons une expertise, celui des prestations que nous servons à nos publics. Ces revendications sont souvent formulées dans nos discussions, mais elles peinent à être mises en avant. Or, elles touchent directement à l’organisation du travail et il me semble urgent de les mettre au premier plan, car elles constituent à la fois un socle et un horizon politique pour nos luttes.
Ce combat, celui de la démocratisation du monde du travail, est primordial. Il l’est assurément pour les services publics qui appartiennent de facto à tout·es, mais il dépasse cette sphère. Nombreux biens communs sont produits par le privé: le logement, l’alimentation, l’énergie, l’eau, la santé, l’information. Ils ne peuvent plus être laissés aux seules mains de propriétaires, actionnaires ou entrepreneur·euses, la gestion de leur production et de leur distribution doit être pensée collectivement.
Mais il y a une autre pièce du puzzle qui manque dans le système actuel, l’absence des usager·ères dans la gestion des services publics ou privés. Si nous sommes celles et ceux qui appliquent le système, ils et elles le vivent et le subissent. Leur expertise est également importante. Il est impératif que les travailleur·euses, les syndicats et les forces progressistes dialoguent avec les usager·ères et que tout·es revendiquent parallèlement et solidairement leur droit à participer à la gouvernance des biens communs dans le service public comme dans le privé.
Au moment où le dérèglement climatique et l’épuisement des ressources obligent (enfin!) nos sociétés à se réorganiser et à se réorienter, la gauche doit se saisir de l’organisation du travail et œuvrer à la démocratiser.
Enrico Cambi,
éducateur et militant syndical.