Il serait extrêmement prétentieux de vouloir résumer en quelques lignes les combats et engagements de Jean Ziegler. Essayons donc au moins de mettre en lumière, de manière synthétique, les convictions profondes qui les ont guidés – et qu’il nous a léguées. En prenant appui sur ses nombreux écrits: c’est sans doute la manière la plus juste de lui rendre cet hommage empreint de reconnaissance et de respect, malgré les désaccords suscités par ses «accommodements» avec des régimes trahissant les droits sociaux et politiques qu’il défendait avec force et détermination.
Ce qui est une évidence, tout d’abord, c’est la réfutation sans appel par Jean Ziegler du système capitaliste: un «ordre cannibale», où les «500 plus puissantes sociétés transcontinentales contrôlent 52,8% du produit brut mondial. Ces sociétés ont un pouvoir comme jamais un empereur, un roi ou un pape n’en ont eu. Elles fonctionnent selon un seul principe: la maximisation du profit. C’est une dictature mondiale.» (Où est l’espoir?, 2024) D’où son credo, auquel il est toujours resté fidèle: «J’appartiens au camp des ennemis du capitalisme. Je le combats.» (Le capitalisme expliqué à ma petite-fille, 2018)
L’ancien rapporteur spécial des Nations unies pour le droit à l’alimentation n’a eu de cesse de dénoncer la faim dans le monde, qui est justement le produit de ce système. «Toutes les cinq secondes un enfant de moins de dix ans meurt de faim» alors que «l’agriculture mondiale pourrait nourrir sans problèmes 12 milliards d’êtres humains» (Destruction massive, 2011). «Et les responsables sont identifiables: grands banquiers, gestionnaires de hedge funds et autres prédateurs du système financier mondial, tous devraient être traduits devant un tribunal pour crimes contre l’humanité» (Le Matin dimanche, 9 octobre 2011). Il en découle des formules irréfutables, qu’il répétait inlassablement: «La faim tient du crime organisé»; «tout enfant qui meurt de faim est un enfant assassiné».
Jean Ziegler n’a évidemment jamais épargné «les gnomes de la Bahnhofstrasse». Tout au long de sa vie, il s’est élevé contre le «banditisme bancaire helvétique», nourri par «le sang des pauvres et des victimes des criminels»: «Pendant qu’en Amérique latine, en Afrique, en Asie, les enfants se prostituent, périssent de maladie et de faim (…), les milliards de la corruption, de l’évasion fiscale, du pillage, perpétrés par les ‘élites’ de ces pays, s’accumulent en Suisse et génèrent (sous forme de commissions, taxes, etc.) d’énormes bénéfices pour les banquiers de mon pays.» (Le bonheur d’être Suisse, 1993)
Contrairement à celles et ceux qui se gargarisent du «partenariat social», Jean Ziegler était conscient, pour reprendre sa formule, de la «férocité des classes dirigeantes en Suisse». Il n’a nourri aucune illusion sur la violence des rapports de classe et savait parfaitement que le «marché du travail» est un monde de non-droits. Il n’était pas dupe des stratégies déployées par les gouvernements, au service du patronat, pour briser toute dynamique de mobilisation, par la peur et la répression, à l’image du récent G7. Il a d’ailleurs été lui-même victime de la haine de classe des dominant·es. A la suite de la publication de La Suisse lave plus blanc (1990), le quotidien de référence de la bourgeoisie suisse, la NZZ, avait appelé – sous le titre «Une leçon nécessaire et attendue depuis fort longtemps»! – à la levée de son immunité parlementaire.
Les Chambres fédérales, «colonisées par l’oligarchie financière», ont obtempéré, ce qui a déclenché une avalanche de procès. Résultat, selon ses propres mots: «J’ai été condamné lors de neuf procès engagés dans cinq pays et j’ai dû verser plusieurs centaines de milliers de francs de dommages et intérêts aux requins de la finance. J’ai fait l’objet d’une saisie sur salaire dans le cadre de mon emploi à l’Université et ma voiture a été confisquée.» (Work, 5 juin 2014)
Jean Ziegler a été habité, durant toute son existence, par «l’espérance révolutionnaire». Depuis longtemps, il n’entretenait plus la moindre illusion sur une social-démocratie devenue, à ses yeux, une «social-démocratie de pacotille», adepte d’«une collaboration permanente de classe (…), une gauche complice (…), qui n’est rien d’autre que la Croix-Rouge du capitalisme helvétique» (Le Temps, 11 septembre 2023). Il n’avait pour autant pas abdiqué, fidèle à sa devise: «Je croyais – je crois toujours – à la lutte des classes, à l’opposition radicale, insurmontable, définitive entre l’opprimé et son oppresseur. L’oppresseur ne saurait être convaincu, il faut le vaincre.» (Le bonheur d’être Suisse, 1993)
Au crépuscule de sa vie, ses convictions étaient demeurées intactes: «L’idée que nous pourrions améliorer ou civiliser le capitalisme est une erreur totale», affirmait-il, avant d’ajouter sans détour: «Une nouvelle révolution est nécessaire.» (Infoméduse, 26 juin 2024) Jusqu’au bout, il n’aura donc cessé d’appeler «au soulèvement des consciences».
Son fils Dominique a mille fois raison: Jean Ziegler était un «vrai défenseur des opprimé·es». Sa disparition nous prive d’une voix irremplaçable, mais ses «livres de combat» continueront d’armer celles et ceux qui refusent cet «ordre cannibale» qu’il a inlassablement dénoncé. Car, comme il l’écrivait lui-même, reprenant des paroles d’un scribe anonyme du Nouvel Empire égyptien, «l’homme périt (…), mais le livre fera que son souvenir soit transmis de bouche en bouche» (Chemins d’espérance, 2016).