C’est son fils, le dramaturge, metteur en scène et accessoirement chroniqueur au Courrier, Dominique Ziegler, qui nous a annoncé la triste nouvelle. Jean Ziegler s’est éteint dans la nuit de mardi à mercredi à l’âge de 92 ans. Il était atteint dans sa santé par la maladie de Parkinson (voir ci-dessous).
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Sociologue, homme politique, militant internationaliste, Jean Ziegler était tout cela à la fois. Il a sans doute été longtemps le Suisse le plus connu à l’étranger. Et il y était certainement plus apprécié que dans son pays. Il faut dire que Jean Ziegler ne prenait pas de gants. La publication en 1976 de son ouvrage Une Suisse au-dessus de tout soupçon fit polémique. Il y dénonçait les superprofits des multinationales, le secret bancaire et le poids de la finance.
Une polémique monstre s’ensuivit. Le terme de «Nestbeschmutzer» [souilleur de nid, l’équivalent alémanique de « cracher dans la soupe »] fut utilisé maintes fois à son encontre. Au point de menacer sa nomination au poste de professeur de sociologie à l’université de Genève, qui intervint tout de même un an plus tard. Des polémiques qui divisèrent jusqu’au sein de son parti. Le Parti socialiste genevois dut ainsi créer une section spéciale, directement rattachée au Parti socialiste suisse, pour accueillir la médiatique philosophe Jeanne Hersch. Cette dernière était en opposition frontale avec Jean Ziegler. Il est vrai qu’elle avait adoptée des positions conservatrices notamment sur la jeunesse (elle était, de plus, membre de l’armée secrète P-26).
A l’étranger, l’ouvrage eut un retentissement considérable, dans la mesure où les critiques de Jean Ziegler quant aux méfaits du secret bancaire étaient largement partagées, y compris par une partie de la droite. Il fallut attendre 2015 pour que ce dispositif soit démantelé lors de la mise en place de l’échange automatique d’informations. Nul n’est prophète en son pays…
Procédures en cascade
Le ton imprécateur de ses publications lui a valu des ennuis judiciaires. La Suisse lave plus blanc (1990) provoqua notamment des procédures de sept banquiers, financiers, spéculateurs et avocats d’affaires qui lui intentèrent des procès dans cinq pays différents. Avec l’exigence de versements de dommages et intérêts s’élevant à plus de 24 millions de francs français! En juin 1991, son immunité parlementaire de conseiller national fut levée par ses pairs…
Membre du comité de parrainage du tribunal Russell sur la Palestine, il a été un soutien indéfectible de la cause palestinienne
Car Jean Ziegler a aussi eu une longue carrière politique. Il siégea au Conseil municipal de la Ville de Genève (1963-1967), au Conseil national (entre 1967 et 1983, puis de 1987 à 1999). Il occupa également de hautes fonctions dans l’Internationale socialiste.
Des mandats où ses interventions portèrent beaucoup sur les questions internationalistes. Mais pas que. Il œuvra aussi pour abaisser la majorité civique de 21 à 18 ans et relaya sous la coupole fédérale le combat antinucléaire contre le surgénérateur de Creys-Malville.
Rencontre fondatrice
Jean Ziegler a été un altermondialiste avant l’heure. Ce qui se reflète dans ses travaux de sociologue, largement tournés vers les rapports Nord-Sud. Ce tropisme, Jean Ziegler l’attribuait au combattant révolutionnaire Che Guevara qui, lors d’une rencontre en 1964 à Genève où, jeune militant, il lui dit sa volonté de rejoindre la lutte armée en Amérique latine, l’incite au contraire à mener un combat idéologique dans son pays, «au cœur du monstre» capitaliste. Cette proximité avec des leaders du tiers-monde lui vaut des critiques. Fidel Castro, Robert Mugabe ou Mouammar Kadhafi, notamment, n’étaient pas les plus fervents défenseurs des droits humains dans leurs pays.
Un parcours à rebrousse-poil de son origine sociale bourgeoise (son grand-père fut un des fondateurs de ce qui est devenu l’UDC). Jeune militant communiste – étudiant, il fut membre du PC français, et il fréquenta Jean-Paul Sartre et l’Abbé Pierre –, il ne se cachait pas derrière son petit doigt. Son cours de sociologie de première année commençait ainsi: «Bonjour, je m’appelle Jean Ziegler, je suis marxiste et je le resterai jusqu’à ma mort!»
A la fin de sa carrière universitaire en 2002, il s’embarque dans une nouvelle aventure, onusienne celle-ci. Il est nommé au poste de rapporteur spécial de l’ONU pour le droit à l’alimentation de 2000 à 2008. Avec la même fougue il s’en prend à la Banque mondiale, au FMI et à l’OMC, les «trois chevaliers de l’Apocalypse» responsables de la faim et tuant des milliers d’enfants dans le monde. Il était depuis 2009 vice-président du comité consultatif du Conseil des droits de l’homme des Nations unies. Membre du comité de parrainage du tribunal Russell sur la Palestine, il a été un soutien indéfectible de la cause palestinienne.
«il a été un père pas du tout autoritaire»
«C’était un homme merveilleux, attentif, et engagé jusqu’au bout.» Compagne de longue date de Jean Ziegler, Erica Deuber Ziegler l’a épousé en 1999. Ces derniers mois, alors qu’il était très affaibli, elle lui lisait les journaux pour le tenir informé des nouvelles du monde. «C’est la seule chose qui l’intéressait, avec sa famille», nous confie l’historienne de l’art et ancienne députée de l’Alliance de gauche au Grand Conseil genevois. Relectrice des ouvrages de Jean Ziegler, Erica Deuber Ziegler a soutenu toutes les causes internationalistes, à commencer par la Palestine et le Chili.
Dominique Ziegler, fils de Jean Ziegler et de sa première épouse égyptienne Wedad Zénié, est connu des lecteur·ices du Courrier. Il a passé l’ultime nuit au chevet de son père, avec sa guitare, à lui fredonner «Le Déserteur» et «Hasta siempre, Comandante». S’il s’est tourné vers le théâtre, c’est un peu pour trouver sa propre voie, hors des pas du géant. «Etant plus anar, je l’ai souvent traité de social-démocrate. Mais il y avait beaucoup de bonté en lui, il a été un père pas du tout autoritaire.» Emmené enfant dans les valises de ses parents en Afrique et en Amérique latine, Dominique Ziegler a vécu des moments «formateurs», historiques aussi quand il s’est retrouvé chez Thomas Sankara. «La grille marxiste de mon père était aussi décoloniale. Il avait conscience de devoir mettre ses privilèges au service de la lutte.» RMR