Skip to content

Le Courrier L'essentiel, autrement

Je m'abonne

Migration, le faux langage des crises sociales

Face au coût de la vie et au logement cher, l’UDC cible la migration. Selon Rüştü Demirkaya, le défi pour la gauche consiste à reprendre l’offensive en reconnectant la question migratoire aux réalités économiques et sociales structurelles du pays.
Initiative «Pas de Suisse à 10 millions!»

L’initiative «Non à une Suisse à 10 millions», soumise au vote le 14 juin, se présente à première vue comme une réponse technique à la croissance démographique, à la crise du logement, à la saturation des transports et aux pressions environnementales. Mais elle révèle aussi la manière dont la migration, l’asile et la présence étrangère sont régulièrement transformés en problèmes politiques et sécuritaires en Suisse.

Il serait évidemment insuffisant de nier l’existence de difficultés réelles. La crise du logement, la hausse des loyers, les pressions sur le système de santé, la surcharge des infrastructures et les inégalités sociales sont des réalités concrètes. Mais désigner les migrant·es, les réfugié·es ou les personnes étrangères comme la cause de ces maux revient moins à les expliquer qu’à les simplifier. Sans interroger le fonctionnement du marché immobilier, la spéculation foncière, la pression sur les salaires, la capacité des services publics ou les politiques urbaines, traiter la question démographique uniquement à travers le prisme migratoire produit un cadre à la fois incomplet et dangereux.

C’est précisément là que se situe une partie de la force politique de l’UDC. Le parti ne politise pas seulement des peurs imaginaires. Il s’appuie aussi sur des inquiétudes sociales bien réelles. Mais au lieu d’en discuter les causes structurelles, il les rattache à la migration, à l’asile, à la criminalité, à l’islam, aux relations avec l’Europe et à la souveraineté nationale. Les migrant·es et les réfugié·es deviennent alors les cibles visibles de problèmes économiques et sociaux beaucoup plus complexes.

Le fait que l’UDC lance régulièrement des initiatives populaires de ce type ne peut être compris uniquement comme une volonté de gagner des votations. Ces projets sont aussi des instruments de production de l’agenda politique. Même lorsqu’une initiative échoue, elle transforme les termes du débat public. Les autres partis, les syndicats, la gauche et les milieux démocratiques se trouvent souvent contraints de répondre sur le terrain ouvert par l’UDC plutôt que de construire leur propre cadre politique. La migration est ainsi continuellement discutée à partir des notions de sécurité, de frontière et de menace.

Ce point soulève également une question cruciale pour la gauche suisse. La défense des droits des migrant·es et du droit d’asile reste évidemment indispensable. Mais lorsqu’elle se limite à un appel moral ou humanitaire, elle ne répond pas toujours suffisamment aux problèmes matériels vécus par une partie de la population. La hausse des loyers, l’accès aux soins, les bas salaires, le travail du care, l’affaiblissement des services publics et la marchandisation des villes ne peuvent pas être pensés séparément du débat sur la migration. Le défi pour la gauche consiste à défendre les populations migrantes tout en mettant en lumière les causes sociales et économiques réelles des crises actuelles.

Cette initiative a donc une signification qui dépasse largement la question d’un seuil démographique: elle interroge l’avenir politique de la Suisse. Les traditions helvétiques des droits humains, du droit d’asile, de la neutralité et de la diplomatie humanitaire ne relèvent pas seulement de l’image extérieure du pays. Elles concernent aussi la manière dont les personnes vivant en Suisse sont perçues et traitées. Lorsqu’une société commence à considérer les personnes étrangères et les réfugié·es comme un «fardeau démographique», ce ne sont pas seulement leurs droits qui se trouvent fragilisés. Ce sont aussi les limites de la démocratie et du vivre-ensemble qui se rétrécissent.

L’initiative «Non à une Suisse à 10 millions» n’est donc pas seulement un débat sur la population. La question de fond est ailleurs: la Suisse expliquera-t-elle ses problèmes sociaux par la présence des étrangers, ou sera-t-elle capable d’en discuter les causes économiques, politiques et sociales?

Le débat sur la migration est aussi un débat sur la manière dont un pays s’imagine lui-même. A travers la peur et le repli, ou à travers les droits, la justice sociale et la volonté de vivre ensemble?

L’auteur est doctorant en sociologie à l’université de Genève, ancien journaliste basé en Turquie.