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Le poète iranien Saadi et le respect infini pour l’infiniment petit

Pour se détourner des paroles haineuses des Mollahs, les Iranien·nes relisent les écrits de leur poète préféré.
Le tombeau de Saadi se trouve dans la ville de Shiraz, en Iran. WIKIMEDIA COMMONS / Mahdikarimi70
Exergue

À mon père, qui m’a fait aimer la fourmi

En ce début de printemps, les Iraniens boivent du thé pour le plaisir de s’attarder. Les visages défaits, ils sont inquiets. A la télé, sur les ondes ou ailleurs, ils écoutent une parole haineuse et poussiéreuse, celle des Mollahs, qui parle de la guerre à présent. Les Iraniens connaissent cette mafia et sa cruauté. Personne n’échappe à sa brutalité. Par la grâce de leur courage, ils abandonnent les réticences, passent outre les sentences. Ils ont la farouche volonté, le goût têtu d’être sur l’autre rive, sauvés. Lassés, fatigués, ils maudissent cette parole et se tournent vers cette autre parole qui les a atteints un jour pour toujours, celle de Saadi, leur poète préféré.

Son nom fait fleurir les lèvres à simplement le prononcer. Cette voix de l’origine, ils n’ont jamais cessé de l’écouter. Depuis huit siècles, elle a éclairé leur chemin. Aujourd’hui, elle est plus que jamais d’actualité. En effet, il y a huit siècles, le poète et l’humaniste persan, Saadi, entre en pleine conscience dans la modernité.

Dans son chef-d’œuvre littéraire, le Golestan ou Le Jardin des Roses, Saadi prodigue conseils et méthode de vie. Sa leçon est d’abord celle de la bonté: une réflexion autour de la place de l’Autre à nos côtés. Dans le souci permanent de voir le lecteur se reposer tout simplement et se mélanger à ce qui est, il propose une nouvelle proximité pour faire accepter les différences et les particularités. Saadi va encore plus loin dans ses idées: la souffrance individuelle doit être partagée par la collectivité. Le poète visionnaire est d’emblée dans la clarté, en marche vers le progrès.

Mais Saadi connaît l’intolérance, l’indifférence et ses banalités. Il observe l’incapacité d’accepter l’autre et ses singularités. Il ausculte le mépris et ses convulsions spontanées, l’acharnement de la mise à l’écart violente et déterminée, la séparation forcenée, la force des préjugés. Alors, comment faire pour passer de l’ombre à la lumière? Comment faire résonner ses idées?

Saadi a un don particulier: écrire sans excès. Ainsi écrit-il des pages de toute beauté avec simplicité. Des pages intégrales de lumière où le style est dégagé, allégé. Ici, la prose est sans ombre, les vers, pleins de lumière. Tout est enchaîné avec légèreté et fluidité. Une merveille. On est charmé. Les sens éveillés, il s’enfonce dans un jardin ouvert à la sensualité. Il regarde tant de choses peintes avec délice et sensibilité. Avec partout la même musicalité. Enivré par le parfum des fleurs renversées sur le papier, il s’empare d’une poignée de roses fraîches au fond de l’encre abandonnées. Il est comblé. Il ferme le livre et retient l’essentiel: qu’importent les différences, nous sommes tous de la même essence. D’où ces vers proposés à la postérité, maintes fois récités dans le monde entier, la dernière fois par Barack Obama: «Les fils d’Adam sont les membres d’un même corps car ils furent créés d’une seule et même essence. Que le destin d’un jour fasse souffrir un membre, les autres membres en seront affligés. Si tu ne souffres pas de la souffrance d’autrui, tu ne mérites pas humain, qu’on t’appelle ainsi.»

Au détour d’un quatrain, Saadi a éveillé les consciences et les sensibilités. Dans le Golestan, il souligne sa faculté de création et sa rapidité: «L’éloquent rossignol écrit entre deux battements de paupières». Et d’ajouter: «La brillante renommée de Saadi sera sur toutes les lèvres […] des paroles répandues sur toute la surface de la Terre.»

Encensé de son vivant en Iran et en Orient, Saadi est célébré plus tard en Occident, en France de tout temps. Lumières et Romantiques, de Diderot à Hugo, chacun a souligné son esprit raffiné et sa pureté esthétique. Jusqu’au cœur des Nourritures de Gide, les siècles ont consacré son génie.

Aujourd’hui, en Iran, Saadi a une notoriété exceptionnelle. Les Iraniens cueillent par brassées ses pensées. Ainsi espèrent-ils conjurer l’obscurité. Ouvrir les rideaux sur une vie plus raffinée. Les roses de Saadi ne sont pas éphémères. A peine meurent-elles qu’elles sont, plus loin, ressuscitées. Ainsi tournent les pages du Golestan, le chef-d’œuvre de Saadi le persan, le Maître de l’Iran.