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Pas de croissance gratuite

KEYSTONE-PRÉTEXTE
Économie

A chaque votation sur l’immigration, le même théâtre se rejoue. Le camp bourgeois agite le chantage au chaos: bilatérales menacées, pénuries aggravées, prospérité en danger. Face à l’initiative UDC «Pas de Suisse à 10 millions», soumise au vote le 14 juin, une partie de la gauche reprend ce registre. Ces alertes sont fondées. Mais elles restent insuffisantes si elles reviennent à défendre le statu quo. Car l’initiative capte un malaise réel: logements rares, loyers lourds, transports saturés, crèches insuffisantes, soins sous pression. Mais promettre un ralentissement de la croissance démographique n’agira pas magiquement sur ces problèmes. Le piège est ailleurs: la prospérité suisse repose sur un modèle extensif, dépendant d’un flux constant de main-d’œuvre, sans financer assez les conditions sociales de cette présence.

>Lire aussi notre article: Vaud 2050: sans migration, le mur de la main-d’œuvre

Statistique Vaud le documente pour le «quatrième canton le plus compétitif de Suisse», selon les mots d’Isabelle Moret. Dans un canton où la main-d’œuvre étrangère dépasse 34% des travailleur·euses, l’équation est implacable: d’ici à 2050, sans migration, les 20-64 ans reculeraient de 77 200 personnes. Cela pèserait sur l’économie, les services, les soins et le bien-être des aîné·es. En 2023 déjà, les personnes étrangères représentaient la moitié, voire la majorité, des effectifs dans l’hébergement-restauration, la construction, les services administratifs ou l’industrie.

Ce dilemme dépasse Vaud. Depuis les années 2000, la Suisse a créé de nombreux emplois et attiré une forte immigration, mais salaires et productivité ont progressé plus lentement. Quand la croissance se fait d’abord par davantage de travail disponible, la pression à investir, à économiser la main-d’œuvre, à améliorer les conditions et à partager les gains diminue. Résultat: l’économie profite de l’ouverture, tandis qu’une partie des tensions et coûts est reportée sur les ménages, les communes et les services publics. C’est là que devrait se situer le rapport de force.

Si l’économie dépend de la migration, ses bénéficiaires (employeurs, propriétaires fonciers, branches dépendantes de l’immigration) doivent financer sa soutenabilité. Car cette main-d’œuvre, tout comme les Suisses, n’est pas une ressource gratuite. Elle doit se loger, se déplacer, se former, faire garder ses enfants, se soigner, vivre dignement.

Si ces coûts continuent d’être externalisés sur la population par une péjoration de la qualité de vie et des revenus, l’UDC pourra continuer à faire de l’immigration le visage d’un malaise plus profond. Le débat doit donc s’élargir à la question centrale: qui paie les conditions de cette croissance extensive? Les secteurs qui reposent sur l’ouverture et la main-d’œuvre supplémentaire doivent contribuer davantage: financement des politiques du logement, de l’accueil extra-familial, des transports, de l’intégration et de la formation continue; partage des gains de productivité et adaptation des horaires; captation des plus-values foncières; fiscalité plus exigeante sur les grands bénéfices. Refuser les solutions de l’UDC sans opposer d’alternative au statu quo patronal ne suffira pas indéfiniment. Si le camp bourgeois ne veut pas de fermeture, qu’il réponde à cette question: combien est-il prêt à payer pour que l’ouverture reste vivable pour celles et ceux qui en supportent aujourd’hui le coût?