Où va la gauche européenne? A l’heure où les guerres entre grandes puissances se multiplient, où les droits humains sont bafoués, où les populismes prospèrent sur la peur de l’autre et où le coût de la vie écrase les classes populaires, la solidarité internationale, la lutte pour la paix et les combats sociaux semblent désormais marginaux dans son horizon politique. Pour une partie des intellectuel·les occidentaux, être de gauche est devenu un espace propre: voyages, colloques, parfois un geste de charité, une signature au bas d’une pétition. Défendre les démuni·es, oui, mais dans certaines limites, sans risquer les subventions qui permettent de produire un «savoir» respectueux de l’ordre établi.
L’autocensure se justifie au nom de la cohésion nationale ou du vivre-ensemble. Défendre les migrant·es, combattre la pauvreté, soutenir l’égalité entre femmes et hommes se fait avec prudence. Cette posture conformiste gagne aussi une partie de la gauche militante. Chez les responsables politiques s’y ajoute la peur électoraliste. Les questions non rentables – justice sociale, discriminations structurelles, droits des minorités – sont reléguées à la marge. Elles ne réapparaissent que pour recadrer un militant jugé excessif ou un migrant devenu trop insistant.
Au Moyen-Orient, l’intellectuel·le kémaliste ou baasiste suit la même logique. Hormis la Palestine – parfois souvent défendue sans esprit critique – la question des minorités disparaît. Le progressisme proclamé vient buter sur le nationalisme: tant qu’on tait le génocide arménien ou les massacres kurdes, la respectabilité est sauve. Parallèlement, dans des espaces où l’on soigne l’affichage écologique et où les buffets sont bio, étudiant·es et chercheur·euses en sciences sociales produisent des analyses sans risque. Le racisme structurel, les logiques postcoloniales et les rapports matériels de domination y sont rarement centraux. Les opprimé·es sont cité·es, mais rarement présent·es.
Dans les médias publics, les débats se tiennent sans ouvrier·ères, sans employé·es, sans migrant·es, au profit d’universitaires soucieux·euses de leur position. Surtout, ne pas fragiliser les institutions. Le problème n’est pas: «Je ne travaille pas sur ce sujet»; mais plutôt: «Si j’aborde cette question, je risque de perdre mon capital politique.» C’est là l’épreuve de la gauche. Le socialisme, l’écologie ou le féminisme ne se mesurent ni aux applaudissements ni aux déclarations de principe, mais au prix que l’on accepte de payer. «Le féminisme n’a jamais consisté à obtenir une part égale de l’oppression» (bell hooks).
Une gauche qui ne prend pas de risque et refuse de s’engager lorsque le coût devient réel n’est qu’une morale décorative. Un féminisme ignorant les migrantes, une écologie oubliant les précaires ou un socialisme refusant d’affronter le racisme finissent par devenir des langages sans conséquence. Aujourd’hui, une partie de la gauche intellectuelle tente de concilier l’inconciliable: rester critique sans jamais rompre, paraître radicale sans jamais se compromettre et défendre les dominé·es sans déranger les structures qui produisent leur domination.
Comme si la classe pouvait effacer la race. Comme si l’universel pouvait faire taire les minorités. Comme si parler au nom du plus grand nombre autorisait à ignorer celles et ceux qui n’ont pas le droit de vote. En Suisse comme ailleurs, la «perspective de classe» devient parfois un discours suffisamment abstrait pour ne déranger personne; face aux migrants, elle se mue en un intégrationnisme prudent présenté comme un progrès.
A force de parler d’émancipation dans des cadres institutionnels intacts, une partie de la gauche a transformé la critique en langage maîtrisé. On nomme les injustices, mais rarement depuis les lieux où elles se vivent. Ce décalage entre discours et vécu est devenu quasiment structurel. Pourtant, la perspective de classe doit penser les dominations ensemble, pas les effacer. Ne pas entendre la voix des minorités au nom de l’égalité n’est ni du socialisme, ni de l’écologie, ni du féminisme. C’est une manière de préserver l’ordre existant.