Quelles possibilités la ville offre-t-elle à celles et ceux dont le quotidien n’est pas rythmé par des journées faites de trajets, de travail et d’une vie domestique au sein de leur foyer? Qu’en est-il des lieux qui permettent aux habitant·es d’un même quartier, voire d’une même ville, de se réunir en toute simplicité sans avoir à débourser le prix d’un café, où le partage et la rencontre sont mis au centre? Si ces lieux communs profitent à l’habitant, la retraitée ou encore au nouveau venu dans un quartier, ils constituent une ressource particulièrement précieuse pour le chômeur, la requérante d’asile ou encore le sans-abri. Ils permettent tant à celui qui fuit la solitude au sein de son logis qu’à celui qui ne peut compter sur un chez-soi de retrouver du lien et de raviver un sentiment d’appartenance.
Des lieux propices aux retrouvailles, il en existe par milliers. Mais trop souvent, ils s’adressent à une population spécifique. Qu’ils soient encadrés par des professionnel·les ou réservés à la consommation, trop intimes pour encourager une venue spontanée ou encore trop exposés au regard du passant, ils deviennent, in fine, des lieux de passage, où l’on se croise sans vraiment se rencontrer. Rares sont au contraire les lieux de vie, qui favorisent un relâchement, une confiance et une responsabilité vis-à-vis d’autrui, y compris l’inconnu, et qui suscitent de véritables attachements.1>Lire la chronique de Luca Pattaroni, «Pour une ville attachante et hospitalière» du 1er novembre 2023. Mais ils existent pourtant: on peut penser à la Valencienne à Lausanne où des voisins de quartier s’entremêlent, partageant parties de pétanque ou activité de jardinage. Ou encore la Demeure/Canopy, apprêtée d’une yourte offrant le confort d’un salon où celles et ceux qui en sont démunis peuvent trouver repos tout en renouant avec les gestes aussi banals et significatifs que la préparation et le partage d’un repas. Derrière ces simples gestes, se forge un engagement pour le bien de la vie collective, chaque usager·ère partageant la responsabilité de prendre soin du lieu et contribuer à sa convivialité.
Ce type de mise en commun manifeste alors toute la force d’une rencontre entre des personnes aux bagages personnels divers et variés. De telles rencontres enrichissent: elles confrontent aux différences tout en nourrissant celles et ceux qui y participent par la mise en partage des expériences et des histoires de vie singulières. Elles élargissent la compréhension du monde et invitent à réviser les préjugés hâtifs qui orientent trop souvent les jugements face à celles et ceux qui paraissent, à première vue, si différent·es de nous. Ces lieux mettent alors sur un même pied d’égalité en suscitant la collaboration, l’expérimentation et le partage d’une visée commune. Chacun d’eux devient le berceau d’un vivre-ensemble: on y apprend à cohabiter, à faire composer les désaccords et à puiser dans l’imagination de chacun·e pour réinventer la proximité dans un milieu urbain où les relations sont souvent faites de réserve, voire d’indifférence à l’égard du prochain.
Au final, ces lieux stimulent une attitude démocratique. Non pas celle qui se forme au Conseil communal ou devant son bulletin de vote, mais celle qui se réalise dans le quotidien. Et pourtant, ces initiatives défrayent les chroniques. Pour la Valencienne2>Lire aussi Achille Karangwa, «Soutiens pour la Valencienne», Le Courrier du 2 octobre 2023., qui a préféré éviter toute contractualisation de son activité afin d’offrir à l’habitant·e la liberté de s’y investir à sa manière, comme pour la Demeure/Canopy3>Sommée de démanteler ses infrastructures à Prilly, la Demeure/Canopy a lancé une campagne de financement participatif afin de poursuivre ses activités: www.canopycollectif.ch, accusée d’accueillir un peu trop volontiers celles et ceux que les communes cherchent à tenir à distance, le constat est le même: les deux associations ont vu leur réputation entachée et leur activité freinée pour avoir aspiré à rendre les lieux qu’elles animent véritablement publics. Or, ne s’agit-il pas là d’une application concrète d’une politique d’inclusion dont certaines communes se vantent haut et fort? De parvenir à impliquer les habitant·es, même les plus démuni·es, dans la construction d’un vivre-ensemble, de favoriser l’intégration et de dynamiser une vie de quartier? S’il y a bien matière à rendre les villes plus hospitalières, ces contributions collectives apparaissent comme un remède pratique et mériteraient de se voir accorder plus de confiance.
Notes