La solidarité internationale médicale de Cuba est historique. Ce pays, dont le système de santé a été cité en exemple par l’OMS à de nombreuses reprises, a formé des dizaines de milliers d’étudiants étrangers, notamment originaires des Caraïbes et d’Amérique centrale, dans son Ecole latino-américaine de médecine. Le tout gratuitement. De plus, il a aussi envoyé des médecins un peu partout dans le monde, souvent dans les endroits les plus reculés, déjà quelques années après le triomphe de la révolution en 1959. Doit-on rappeler l’aide apportée à l’Italie pendant la pandémie de Covid ainsi que celle dépêchée dans les territoires d’Outre-Mer français à la même époque. Ou la présence essentielle, reconnue par la communauté internationale, des médecins cubains lors de l’épidémie d’Ebola en Guinée entre 2014 et 2016.
Mais aussi les nombreux médecins, y compris des spécialistes, envoyés au Nicaragua dès les années 80 ou en Jamaïque, Honduras, mais aussi au Brésil, au Venezuela ou au Mexique. Ils sont affectés à des postes où les professionnels locaux ne veulent pas aller, permettant ainsi d’assurer une certaine équité dans l’accès aux soins. Ils œuvrent discrètement, auprès des populations les plus marginalisées: communautés rurales, hôpitaux sous-financés, zones sinistrées.
A noter également que le gouvernement italien, sur pression américaine, a décidé en mars de cette année de mettre fin à la présence depuis 2022 de 450 médecins cubains déployés en Calabre pour palier le manque de professionnels locaux, et a lancé un appel d’offre mondial: cela met en lumière l’état déplorable du système de soin de cette région, la plus pauvre de l’Italie. Il faut aussi parler des médecins cubains travaillant au Qatar ou en Arabie Saoudite, selon des conventions passées avec ces Etats. C’est en tout, à fin 2025, selon les données officielles, quelque 24 000 médecins et autres professionnels de santé cubains qui travaillaient dans 56 pays.
Il est important de souligner que Cuba a formé et continue de former beaucoup de médecins et que le pays ne souffre pas – malgré ce fort contingent travaillant à l’étranger – de déserts médicaux comme nous connaissons en Europe, en France rurale en particulier. Ces médecins cubains sont tous volontaires et reçoivent un salaire nettement plus important que dans leur poste habituel: sur place, ils sont logés et nourris gratuitement, et reçoivent en plus un «pécule» pour leur petites dépenses; ils ne payent pas leurs voyages et bien sûr, ont un accès à la santé gratuite (comme tout Cubain) et retrouve automatiquement une place de travail au retour.
Il est clair qu’une partie importante de ces salaires (qui n’est pas la même au Qatar qu’au Honduras ou en Guinée) va dans les caisses de l’Etat cubain, pour financer les soins de l’île et la formation du personnel de santé, mais aussi les différents programmes sociaux. D’ailleurs, la situation n’est pas très différente pour un Suisse qui part comme expatrié avec une ONG: la plus grosse partie de ce que cette dernière débourse va pour payer une assurance maladie, l’AVS, les voyages et une «somme de reclassement» au retour….. je le sais puisque je l’ai vécu pendant dix ans. Et c’est bien ainsi.
Avec la crise qui prévaut depuis le Covid-19, et l’augmentation de l’embargo imposé à Cuba entraînant une crise énergétique majeure, ces missions médicales représentent la première source de devises, avant le tourisme et les fameuses remesas, soit l’argent envoyée par la diaspora.
L’administration américaine, dans sa volonté affichée d’étouffer l’économie cubaine, fait pression sur les différents pays recevant une aide médicale – en particulier en Amérique latine – pour qu’ils cassent les accords avec Cuba, menaçant – comme le président Trump sait le faire si bien – de geler des avoirs des dirigeants ou pire d’imposer des droits de douane exorbitants. Il ose dire que «les conditions de travail des médecins cubains pourraient être vues comme du travail forcé».
Le Honduras avec son président, de droite, nouvellement élu, s’est déjà exécuté, mais aussi la Jamaïque, les Bahamas, Antigua-et-Barbuda, le Guyana et Saint-Vincent-et-les-Grenadines qui ont tous capitulé. Même le Guatemala, pourtant gouverné par un président considéré comme progressiste, n’a pas résisté et vient d’annoncer le non-renouvellement des contrats liant les deux pays. La Bolivie l’avait fait déjà en octobre 2025, lors du changement de gouvernement. Et donc l’Italie tout récemment. Oncle Sam impose sa loi, et les différents gouvernements dégarnissent le tissus médical de leur pays, en particulier en zone rurale, au mépris de l’accessibilité aux soins pour tous, en cassant la solidarité entre les peuples du Sud et aggravant encore la crise à Cuba.
L’île, malgré son économie très ralentie, à la suite du blocus imposé par l’administration américaine, avec un embargo pétrolier presque total depuis le début de l’année, arrive à maintenir encore un système de santé primaire efficace basé sur la prévention et le suivi régulier des malades chroniques.
Si les soins, en particulier hospitaliers, sont devenus un vrai casse-tête – avec les coupures électriques journalières compliquant le travail des salles d’opération ou les soins intensifs, le manque de dispositifs tels que les pacemakers (heureusement partiellement compensé grâce à la solidarité de l’ONG Medicuba), sans parler des pièces de rechange des appareils médicaux que Cuba n’arrive plus à importer en lien avec le blocus –, globalement, la santé des Cubains résiste encore…jusqu’à quand ?
Cuba est l’île qui a choisi depuis soixante ans d’exporter des médecins, pas des bombes.